Atteinte de Parkinson, Claudine est la mère du metteur en scène Fabrice Gorgerat. A la Grange de Dorigny jusqu’au 8 mars, il lui consacre la pièce de théâtre « Le corps de Claudine ». En parallèle, le livre « Maman est une cyborg de la classe moyenne » raconte le quotidien de Claudine. Vertigineux et beau.

Les mots d’un fils à sa mère. A la fois proclamation d’amour et poème malicieux. « Au nom de celles qui tremblent, au nom de celles qu’on hacke, au nom de celles qu’on ne répare pas, au nom des gestes imparfaits, des corps décalés et des beautés instables. Nous, instance libre de l’imperfection sacrée, proclamons aujourd’hui la canonisation de sainte Claudine. Nous déclarons qu’elle est sainte non pour avoir dominé sa maladie, mais pour avoir fait de l’instabilité un art, une prière douce, une présence apaisée ».

Parkinson : vivre avec l’imprévisible

Depuis quelques années déjà, Claudine est atteinte de Parkinson. La maladie entrave ses mouvements, paralyse son corps sans crier gare. Sa maladie est soignée, ce qui ne l’empêche pas de progresser inexorablement. Fabrice, son fils, parle d’un voyage « vers un brouillard de plus en plus épais ». Entre ces deux êtres, on perçoit une complicité. Une curiosité mutuelle aussi pour cette vie devenue extraordinaire et dont il faut imaginer un nouveau sens.

Pour soigner Claudine, la médecine déploie les dernières inventions des neurosciences et l’informatique la plus sophistiquée. Claudine a des implants dans le cerveau, lesquels analysent, interviennent et tentent de corriger inlassablement les manques afin d’éviter chutes, paralysies et absences. Claudine est informatisée, reliée à un second cerveau artificiel. Un être augmenté ou, comme le dit le livre qui lui est consacré chez l’éditeur art&fiction, « Maman est une cyborg de la classe moyenne ».

Cyborg malgré elle, humaine plus que jamais

Le fils de Claudine, c’est Fabrice Gorgerat, metteur en scène dont le théâtre se nourrit volontiers des savoirs scientifiques, notamment en matière de climat ou de nucléaire. Face à cette maladie, Fabrice Gorgerat s’est lancé dans un projet d’une rare sensibilité et intimité: parler de Claudine. Ou plutôt lui offrir une place qui soit autre chose que patiente ou cobaye. Une place et des paroles qui fassent sens.

Cela s’est traduit par un double projet. Le livre aborde tous les aspects scientifiques de la maladie de Parkinson, avec un texte d’une belle clarté signé du neuroscientifique et comédien Yohann Thenaisie. On y trouve aussi un reportage photo de Julie Masson sur la vie quotidienne de Claudine qui a bien voulu se prêter à ce jeu de miroirs et la proclamation canonique de Fabrice Gorgerat.

Un poème scénique

Et puis il y a « Le corps de Claudine », spectacle visible sur la scène du Théâtre la Grange à Dorigny, près de Lausanne. Sur la scène, ils et elles sont plusieurs à incarner cette femme qui avance, vit et pense en dépit de sa maladie. « Le corps de Claudine » est impressionniste, envoûtant, souvent silencieux, métaphorique, parfois chamanique dans sa manière de convoquer des rituels. Saluons le jeu très fin du trio d’interprètes Fiamma Camesi, Christophe Jaquet et Shannon Granger, auquel s’ajoutent cette grande toile à l’esprit psychédélique de Wendy Gaze, les costumes inspirés d’Anne-Catherine Kunz et des musiques directement inspirées des ondes cervicales de , remixées par le duo POL et Simone Aubert.

Ce théâtre-là ne relève ni du documentaire ni d’un récit avec son début et son dénouement. Parlons plutôt d’un poème scénique et de la déclaration d’amour d’un fils à sa mère. Vive sainte Claudine. Va en paix avec ton corps.

Thierry Sartoretti/sf

« Le corps de Claudine » de Fabrice Gorgerat, Théâtre La Grange, Dorigny (VD), jusqu’au 8 mars.

Yohann Thenaisie, Julie Masson, Fabrice Gorgerat, « Maman est une cyborg de la classe moyenne », art&fiction, février 2026. Vernissage du livre à la Grange le 5 mars à 18h.