Après « Le Tour de la France par deux enfants d’aujourd’hui », et « La Micheline, tournée des bars de France » (éd. des Équateurs), aux côtés de Philibert Humm, vous repartez en tandem, cette fois avec le photographe Yann Stofer, pourquoi ce nouveau duo ?

Pierre Adrian : Cette histoire de Kerouac à Brest repose, en réalité, sur pas grand-chose : il y passe deux jours en 1965, à la fin de sa vie, et je me suis dit que le regard d’un photographe appuierait le propos. D’ailleurs, au final, c’est plus un texte sur Brest que sur Jack Kerouac, et l’œil de Yann apporte une jolie touche au livre grâce à ses photos aux couleurs un peu délavées.

L’auteur Pierre Adrian et le photographe Yann Stofer sont venus sur les traces de Jack Kerouac à Brest.L’auteur Pierre Adrian et le photographe Yann Stofer sont venus sur les traces de Jack Kerouac à Brest. (Photo Yann Stofer)Jack Kerouac, c’est un nom qui claque. Quand est-ce qu’il est venu frapper à votre porte ?

Je l’ai découvert il y a une vingtaine d’années. On le lit lorsque l’on est étudiant, c’est l’écrivain du voyage par excellence mais aussi celui de l’insouciance. Il y a chez lui une autre gravité, qui m’intéresse davantage. « Sur la route », son livre le plus connu, n’est pas le plus fort à mes yeux. Je préfère « Big Sur » ou « Les Clochards célestes », ainsi que « Satori à Paris », dans lequel il part à la recherche de ses racines familiales en Bretagne.

Cela ressemble à un voyage raté ! Il va en train à Brest après avoir manqué son avion à Orly, où sa valise est partie sans lui.

On aimerait parfois avoir sa maladresse ! En effet, il a finalement pris le train, ce qui est plus logique quand on part pour Brest. Cela rejoint mon propre parcours, avec cette gare qui représente les départs en vacances et les retours à la fin de l’été. Le Kerouac qui débarque n’est plus l’aventurier flamboyant des premiers temps. Il a 43 ans, est agacé par tous ces hippies qui sont devenus à la mode. Il arrive bourré, il est tard, et c’est une errance assez minable qui commence en quête de ses origines. Il parle d’un « brouillard sinistre qui tombe en crachin », alors que Brest, avec ses rues en pente, a, pour moi, de faux airs de San Francisco.

À Paris, chez son éditeur Gallimard, il avait rencontré l’écrivain morlaisien Michel Mohrt, qui lui recommande d’aller voir Pierre Le Bris, libraire rue de Siam.

J’aime bien Michel Mohrt, notamment son livre « La Maison du père ». Sur ses conseils, Kerouac cherche le nom de Le Bris dans l’annuaire. Il tombe sur un notaire, un médecin… et il finit par trouver le libraire. Les deux hommes ont le même âge et parlent ensemble de littérature. Revenu en Amérique, il le remerciera de son accueil, en s’excusant d’avoir vidé la bouteille de cognac. Ensuite, il rate le train du retour et n’ira pas jusqu’au Huelgoat, alors qu’il voulait retrouver « mes collines du Centre-Bretagne », d’où son ancêtre Urbain-François Le Bihan, sieur de Kervoac, était parti en 1721 pour la Nouvelle France.

Vous décrivez un Kerouac finistérien au bout du rouleau, « arrivé à la trappe de la Bretagne », écrit-il lui-même, « flânochant » autour de la gare, et traitant les Bretons de « gros lards ».

Il a un côté lugubre, à la fois amer et attiré par cette péninsule bretonne qu’il redoute d’affronter, à la recherche du Breton qu’il n’est pas. Car la phrase de son père : « Ti Jean, n’oublie jamais que tu es breton », le hante et le tiraille. À la fin de sa vie, il est dévoré par une monomanie bretonne, nourrie par une autre phrase de son ami le poète Ferlinghetti qui lui avait dit, un jour, devant l’océan Pacifique, « les poissons de la mer parlent breton ».

Ces sentiments mêlés ne résonnent-ils pas aussi en vous, lorsque vous écrivez « mes racines en ce pays ne sont qu’affectives » ?

Chaque fois que je vais en Bretagne, je sens que je ne suis pas breton. En même temps, c’est ce pays qui me manque. Il incarne le paradis perdu de mon enfance, au bord de la mer et la grande maison des abers de mes grands-parents. C’est un passé que je peux revivre chaque été et je ne cesse de tourner autour de ce paradoxe et de cette interrogation. Je ne suis pas le seul et, avec Yann, le photographe, né à Saint-Brieuc, on s’est arrêté à Morlaix, où il a passé son enfance, avant de traverser l’Arrée.

Un de vos livres précédents, « Que reviennent ceux qui sont loin » (Gallimard, 2022) était consacré à vos attaches bretonnes et on s’aperçoit, dans le suivant, « Hotel Roma » (éd. Folio), que le titre « Que reviennent… » est tiré d’une phrase du romancier italien Cesare Pavese, auquel est consacré ce magnifique récit, comme si vos livres étaient enchâssés les uns dans les autres ?

Le tout premier livre, « La Piste Pasolini » (Équateurs, 2015), se situait déjà en Italie et, en effet, j’aime partir sur les traces d’un écrivain et réveiller de vieux fossiles. Kerouac et Pavese, ce sont deux itinéraires mélancoliques sur les pas de deux hommes défaits. Le premier est un peu l’écrivain de mes années d’adolescent et le second celui de mes trente ans. Avec ce livre, je cherche aussi à rétablir la réputation d’un auteur qui vaut mieux que l’étiquette facile d’un écrivain de l’auto-stop et de la défonce. Kerouac rêvait d’être « un vrai descendant des princes de Bretagne » et je l’inscris dans le sillage de ces artisans du langage que sont Villon ou Cervantès.

« Le Kerouac qui débarque à Brest n’est plus l’aventurier flamboyant des premiers temps » : l’écrivain Pierre Adrian sur la piste de l’icône de la beat generationVous vivez à Rome, loin de la Bretagne. Pourquoi ce choix d’une autre péninsule ?

J’aime être un étranger et me sentir pas tout à fait chez moi. Je suis citoyen romain et j’aime l’Italie, ses écrivains et ses équipes de foot, le goût du café et des choses simples. C’est le pays du soleil et de la beauté. La Méditerranée, c’est la mer de la maturité. Mais ce n’est pas ma maison, au sens où l’entendait Xavier Grall, avec sa porte ouverte et sa table dressée. J’ai cependant en moi cette bretonnité, cette errance un peu mystique, têtue et obstinée.

« Le Rêve inachevé de Jack Kerouac » de Pierre Adrian, photos de Yann Stofer, Actes Sud, 128 p. 17,90 €. Séances de dédicace le jeudi 12 mars, à 18 h, Dialogues Brest.