Opinion

Le Kunstmuseum reconstitue l’exposition Kirchner de 1933

Le peintre était son propre commissaire à la Kunsthalle bernoise. Le public n’était pas venu, mais le peintre avait bien vendu.

Etienne Dumont Publié: 07.10.2025, 16h00 Scène colorée de patinage sur glace avec quatre personnes en mouvement, arborant des vêtements vibrants et un arrière-plan enneigé.

Patinage à Davos, Le Kirchner de la fin des années 20 travaille en aplats colorés.

DR.

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Quand Max Huggler s’adresse fin 1932 à Ernst Ludwig Kirchner, le directeur de la Kunsthalle de Berne ne sait pas qu’il le fait à un moment historique. En Allemagne, le temps est comme suspendu. Les dés restent en l’air. Les fatales élections qui porteront Hitler au pouvoir n’ont pas encore eu lieu. L’homme invite comme exposant et commissaire un homme vivant depuis 1917 aux Grisons. Un artiste bien implanté, qui a engendré une école. Dès les années 1920, les Bâlois du Groupe Rot/Blau ont fait allégeance au maître de Davos. En 1923, Kirchner lui-même est retourné dans la mère patrie afin de renouer brièvement des contacts directs. C’est une star de l’art contemporain germanique, même s’il fait un peu peur à la clientèle helvétique avec sa vie libre et ses multiples addictions. Kirchner a du reste renoué avec l’héroïne en 1932. Une vieille et mauvaise habitue pour un individu par ailleurs sujet à de multiples angoisses.

Un homme en costume sombre se tient debout, regardant devant dans un environnement extérieur légèrement flou.

Kirchner ver 1920.

Photo courtesy Henze & Ketterer

Lorsque l’exposition elle-même se déroule en mars 1933 dans la Kunsthalle (qui restera un lieu d’avant-garde prestigieux jusque dans les années 1980), tout a changé. L’accrochage, qui tient en partie de la rétrospective, sent déjà l’acte de résistance. De Berlin à Munich, des professeurs d’art se font renvoyer. Les peintres d’avant-garde connaissent leurs premières difficultés. Leurs tableaux ne se voient pas encore décrochés des murs muséaux, mais le vent sent mauvais. Kirchner présente alors durant quelques semaines en Suisse des œuvres qu’il a lui-même choisies. Certaines ont même été conçues pour l’occasion. Un effort qui n’a pas dû coûter grand-chose à l’intéressé. On estime sa production globale à 30 000 œuvres, en tenant compte des dessins et des très nombreuses gravures. Peu de gens ont donné autant durant le XXe siècle que Kirchner, né en 1880, si ce n’est bien sûr Pablo Picasso. Un Picasso dont il suit curieusement les traces (ce que la doctrine fait semblant de ne pas remarquer…) stylistiques à la fin des années 1920.

Vue d’une galerie d’art avec des tableaux modernes et une sculpture. Les œuvres présentent des formes et couleurs variées.

Une vue de l’exposition à la Kunsthalle en 1933. Elle se révèle bien documentée sur le plan photographique, ce qui n’est pas évident pour l’époque.

Proposée par Max Huggler, la manifestation n’aboutit pas à un succès public. Elle attire 1105 personnes, ce qui semble peu par rapport aux 13 900 visiteurs de celle vouée peu auparavant à Ernst Kreidolf. Un homme d’une génération plus âgée, que tout le monde (ou presque) a oublié. Commercialement, en revanche, les choses se passent bien. Douze ventes, dont un énorme panneau à sujet alpestre acquis par le Kunstmuseum. Il restera le seul achat institutionnel effectué de son vivant au peintre en Suisse. Mais pas l’unique toile! Le Kunsthaus de Zurich a ainsi pu ressortir de ses caves il y a quelques années, le tableau que Kirchner lui a envoyé et dédicacé (un peu comme une photo d’acteur ou de boxeur) pour ses 25 ans d’activités en 1935. Les autres amateurs de 1933 restent des privés. Il existe outre-Sarine une petite clientèle pour l’avant-garde depuis les tout débuts du XXe siècle. Pensez, puisque nous sommes à Berne, aux époux Rupf, récemment honorés par le Kunstmuseum.

Peinture vibrante de personnes autour d’une fontaine avec des montagnes en arrière-plan, utilisant des tons de vert, rose et bleu.

Le tableau acquis par Berne en 1933. Quatre mètres de large!

DR.

Le musée entend aujourd’hui reconstituer l’accrochage d’il y a 92 ans, Kirchner s’étant suicidé en juin 1938. Un mélange de dépression. De manque en drogue. D’une peur horrible de l’Allemagne nazie, qui avait annexé rois mois plus tôt l’Autriche. Le fameux «Anschluss». Le plus simple eut bien sûr été de revenir sur place. La Kunsthalle, avec ses deux étages, n’a pas changé d’un pouce depuis 1933. Eh bien non! Le lieu ne serait-il pas assez sûr pour Kirchner, dont une toile (importante, il est vrai) s’est vendue l’équivalent de 30 millions en 2006? La restitution s’opère au Kunstmuseum, mais dans les salles du bâtiment le plus ancien afin de faire époque. Une reconstitution en toc, donc. Les peintures empruntées à droite et à gauche remplissent comme elles le peuvent les cimaises. Deux cabinets se retrouvent par ailleurs voués aux arts graphiques, si importants chez l’Allemand. L’occasion entre autres de retrouver d’admirables gravures provenant du legs Gurlitt (1). Il y a autrement une galerie et deux grandes chambres. Il ne s’agit pas d’une immense chose, comme l’était en 2017 au Kunsthaus de Zurich la rétrospective dédiée aux jeunes années de Kirchner. Cent soixante œuvres allant de 1911 à 1917…

Deux figures stylisées dans une scène colorée, l’une assise dans une robe blanche, l’autre debout en chemise jaune et pantalon bleu.

Une place importante se voit laissée aux arts graphiques.

DR.

Les tableaux se révèlent évidemment très beaux. Le public y trouve le Kirchner qui s’était réinventé après son installation dans les Alpes grisonnes. A la nuit berlinoise a succédé le jour montagnard. Les prostituées ont laissé place aux paysannes. La matière tout en aspérités se retrouve désormais traitée en aplats. Les couleurs elles-mêmes sont devenues différentes. Finis les jaunes et les bleus stridents! Leur ont succédé des verts, et surtout des violets. Cela dit, Davos n’était déjà pas un village comme les autres. Il s’agissait aussi d’une station hivernale prisée. D’où des scènes de la vie moderne, mais sur un ton comme apaisé. Le simple spectateur ne se rend pas compte que des tempêtes grondaient alors sous un crâne… Notons en passant que l’actuelle manifestation, réglée par Nadine Franci, ne comporte ni sculptures en bois peint, ni objets, ni tapisseries. Kirchner avait présenté en 1933 son visage le plus classique, et pour tout dire le plus rassurant.

Peinture vibrante représentant un groupe de personnes discutant et se relaxant dans un paysage montagneux coloré.

Rogné ici sur la photo, le pendant du tableau bernois qui appartient à l’Etat allemand.

DR.

La star de la manifestation, ou du moins la toile présentée comme elle, arrive d’Allemagne. Il s’agit du pendant, long de quatre mètres, de l’achat bernois en 1933. Après bien des péripéties, il a fini par devenir propriété de l’Etat allemand, qui l’a donc prêté. Il eut paru bon que Berne achète à l’époque les deux œuvres qui se répondent. Mais on ne peut pas refaire l’Histoire, même si c’est précisément ce qui se voit ici tenté. Cela dit, la Kunsthalle bernoise inspire. On se souvient en effet que lors de l’une de ses premières grandes prestations, la Fondazione Prada de Venise avait tenté de refaire en 2013 d’une manière un peu absurde (imaginez, dans un palais!) «Quand les attitudes deviennent formes». L’exposition séminale d’Harald Szeemann de 1969. La Ville fédérale offrait alors au monde la première grande rétrospective sur l’art conceptuel. Et on dit les Suisses toujours en retard!

(1) Et quand je pense qu’en 2014 tout le monde déconseillait au Kunstmuseum bernois d’accepter le «sulfureux» legs Gurlitt!

Peinture colorée d’un village alpin entouré de montagnes avec des maisons et des chevaux dispersés.

Une inspiration alpestre bien différente de celle des années berlinoises.

DR.

Pratique

«Kirchner x Kirchner», Kunstmuseum, 8-13, Hodlertrase, Berne, jusqu’au 11 janvier 2026. Tél. 031 328 09 44, site https://kunstmuseumbern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu’à 20h.

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Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la «Tribune de Genève», en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler. Plus d’infos

Patinage à Davos, Le Kirchner de la fin des années 20 travaille en aplats colorés.

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Kirchner ver 1920.

Photo courtesy Henze & Ketterer

Une vue de l’exposition à la Kunsthalle en 1933. Elle se révèle bien documentée sur le plan photographique, ce qui n’est pas évident pour l’époque.

Le tableau acquis par Berne en 1933. Quatre mètres de large!

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Une place importante se voit laissée aux arts graphiques.

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Rogné ici sur la photo, le pendant du tableau bernois qui appartient à l’Etat allemand.

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Une inspiration alpestre bien différente de celle des années berlinoises.

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