Le blocage du détroit d’Ormuz pourrait mettre en concurrence l’Europe et l’Asie pour leur approvisionnement en gaz, souligne dans La Matinale la chercheuse Anne-Sophie Corbeau. La situation est différente de l’invasion de l’Ukraine en 2022, où l’arrêt du flux du gaz russe ne concernait que l’Europe et avait été progressif.
Les marchés de l’énergie se sont fortement agités lundi, avec la flambée des prix du pétrole et du gaz. Donald Trump a tenté de calmer les esprits dans la nuit en affirmant que la guerre avec l’Iran était presque finie. Les prix du pétrole ont alors à nouveau fléchi.
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Pour autant, le spectre d’une nouvelle crise énergétique n’est pas écarté, estime l’invitée de La Matinale Anne-Sophie Corbeau, chercheuse au Center on Global Energy Policy de l’Université de Columbia aux Etats-Unis. Selon elle, cela dépendra de deux facteurs.
« Premièrement, il y a la durée de l’interruption des flux de pétrole et de gaz à travers le détroit d’Ormuz », commence-t-elle. « Si la semaine prochaine les pétroliers et les méthaniers peuvent reprendre leur navigation, cela aura été une mini-crise. Si ces flux sont arrêtés pendant une période plus longue, cela va devenir beaucoup plus problématique. »
Les pays asiatiques pourraient rediriger des cargos de gaz qui étaient à l’origine destinés vers l’Europe
Anne-Sophie Corbeau
Vient ensuite la question de la destruction des infrastructures pétrolières et gazières dans le Golfe. « On a bien vu au cours des derniers jours que les Iraniens envoient des missiles sur de nombreuses installations cruciales, par exemple la raffinerie de Ras Tanura en Arabie Saoudite ou les installations de gaz naturel liquéfié au Qatar. »
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L’Iran aurait certes aussi intérêt à garder le détroit d’Ormuz ouvert pour poursuivre ses propres exportations de pétrole, mais selon Anne-Sophie Corbeau, Téhéran n’a plus grand-chose à perdre. « On est dans une stratégie de la terre brûlée. Ils sont dos au mur. Leur leader précédent est mort. Ils savent que de toute façon, notamment Israël, mais aussi les Etats-Unis, veulent la chute du régime. Ils attaquent donc à tout va. »
Prix moins en haut qu’en 2022
La situation peut rappeler l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, qui avait elle aussi mené à une explosion des prix de l’énergie. Mais pour Anne-Sophie Corbeau, il y a des « différences fondamentales ». La chercheuse rappelle que le choc sur les marchés est pour l’instant moindre. « Les prix début 2022 étaient à peu près déjà trois fois supérieurs à ceux d’il y a dix jours. »
Deuxièmement, en 2022, « l’Europe voulait se débarrasser du gaz russe, même si ce sont surtout les Russes qui ont coupé les vannes. Mais cette coupure a été progressive. On n’a pas eu, à partir du 24 février 2022, une coupure immédiate du gaz russe. On l’a eue de façon progressive et en particulier à partir de juin. Ici, dans le cas du détroit d’Ormuz, c’est un arrêt immédiat, que l’on ne sent pas encore ».
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Elle s’explique: « Les bateaux de gaz naturel liquéfié qui arrivent en ce moment en Europe sont partis fin février. On n’a pas vraiment encore cette sensation d’être en manque de gaz, mais elle va potentiellement arriver ».
Provisions pour l’hiver
Anne-Sophie Corbeau attire l’attention sur le fait que la crise est cette fois-ci plus globale. « En 2022, l’impact était essentiellement sur l’Europe, puisqu’on avait cette diminution des flux de gaz russe. Cette fois-ci, c’est le monde entier qui est touché, parce qu’entre 85 et 90 % du gaz naturel liquéfié qui passe via le détroit d’Ormuz est destiné à l’Asie. »
« Nous allons être en compétition avec les pays asiatiques, notamment avec des pays comme le Japon, la Corée et Taïwan qui eux dépendent beaucoup plus du gaz venant du Moyen-Orient que l’Europe. Ils vont potentiellement avoir des prix plus élevés et ils pourraient rediriger des cargos qui étaient à l’origine destinés vers l’Europe. »
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L’arrivée de l’été – où la demande de gaz est moins importante – ne va pas pour autant lisser le choc. « L’été, et même le début du printemps, est une période stratégique, parce qu’il faut remplir les stocks afin de faire face à la demande gazière pour l’hiver prochain. Or, actuellement, les signaux pris ne sont absolument pas bons puisque le coût pour stocker le gaz est plus élevé que pendant la période hivernale. C’est vraiment très inquiétant. »
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Propos recueillis par Pietro Bugnon
Texte web: Antoine Schaub