Le monumental Jan Decleir

Trente-quatre ans après sa sortie en salles, Daens ressort en effet ce 11 mars dans une trentaine de salles du pays, en Flandre, mais aussi à Bruxelles et en Wallonie (*), dans une copie 2K restaurée par la Cinematek en 2017. L’occasion de revivre le combat du prêtre Adolf Daens (1839-1907), campé par un impérial Jan Decleir, pour défendre les travailleurs des filatures d’Alost (notamment de jeunes enfants) à la fin du XIXe siècle. Un personnage resté populaire en Flandre, notamment parce que le film est régulièrement diffusé en télé ou montré dans les écoles, mais aussi grâce à une comédie musicale à succès tirée du film produite par Studio 100.

Un film historique au présent

Le 3 mars dernier, les retrouvailles étaient émouvantes sur la scène du Palace, entre Stijn Coninx et son équipe, dont son monteur Ludo Troch et ses comédiens Jan Delceir et Antje De Boeck (formidable à l’écran dans le rôle de la jeune ouvrière Nette). « Les réactions du public m’ont vraiment touché. Je suis ravi de sentir que les jeunes sont toujours en communication avec ce film. On pourrait se dire que le film est trop long, qu’on ne joue plus comme ça, que c’est une vieillerie… Mais je n’ai pas l’impression que c’est le cas… », se réjouit le réalisateur.

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Si Daens est un drame historique, il continue en effet de résonner au présent, notamment face à la montée de l’individualisme et au recul de la solidarité. « D’abord, il existe des pays, en Asie ou en Afrique, où de telles conditions de travail existent encore… Mais chez nous aussi, il y a des choses qui ne sont pas correctes. Cela ne se passe plus au niveau des machines et du danger physique, mais dans la tête. Les burn-out ont presque toujours à voir avec la pression au travail, avec la vitesse de la société. Et à ce niveau-là, il n’y a pas du tout un sentiment de solidarité. Au temps de Daens, la fatigue se voyait sur les visages, sur les corps blessés ou dans la mort d’un enfant, comme dans le film. Aujourd’hui, on n’ose pas parler de nos blessures. À ce niveau-là, le film peut ouvrir une discussion actuelle sur les conditions de travail », plaide Stijn Coninx.

Film en costumes ambitieux, tourné en Belgique, mais aussi en Pologne et en Italie, Daens fait figure d’exception dans l’histoire du cinéma belge, qui a rarement raconté l’Histoire du pays — il n’existe par exemple pas de film sur la Révolution de 1830. Même si les choses changent avec par exemple Le Faux Soir, que tourne actuellement le Flamand Michael Roskam et qui traitera de la période de l’Occupation… « C’est vrai qu’il y a très peu de films historiques, constate Coninx. Il y a beaucoup de projets qui ne se sont pas faits parce que, au niveau budgétaire, c’est très difficile, même si c’est plus facile aujourd’hui grâce aux nouvelles technologies. Jusqu’à l’année dernière, j’ai travaillé pendant trois ans sur un film sur l’incendie de l’Innovation. On avait l’argent du VAF, mais cela a finalement trop traîné. Mais j’espère pouvoir encore le réaliser… »

Director Stijn Coninx pictured on the red carpet at the arrival for the award ceremony of the 'Ensors' Flemish film prizes, as part of the Ostend Film Festival (18th edition) (30/01-07/02), Saturday 07 February 2026, in Oostende. BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCKDirector Stijn Coninx pictured on the red carpet at the arrival for the award ceremony of the 'Ensors' Flemish film prizes, as part of the Ostend Film Festival (18th edition) (30/01-07/02), Saturday 07 February 2026, in Oostende. BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCKStijn Coninx, photographié le 7 février 2026 à Ostende, pour la remise des Ensor du cinéma flamand. ©BelgaimageUne production européenne

Si Daens est aujourd’hui indissociable de Stijn Coninx, il n’en est pas à l’origine. Robbe De Hert, dont il avait été stagiaire sur le film De Witte van Sichem en 1979, lui parlait déjà à l’époque de son envie d’adapter au grand écran le livre de Louis Paul Boone sur le prêtre alostois. Fatigué, le réalisateur flamand (mort en 2020) lui a finalement confié leur scénario au lendemain du triomphe en Flandre des deux premiers films de Coninx : Hector (1987) et Koko Flanel (1990). Avec plus d’un million de spectateurs, ce dernier fut longtemps le plus gros succès d’un film belge en salles, avant d’être détrôné par Loft d’Erik Van Looy en 2019.

Le producteur Dirk Impens avait déjà réuni 25 millions de francs côté flamand. Tandis que la BRT était d’accord de coproduire le film à condition de pouvoir en diffuser une version télé en quatre épisodes, plus longue d’une heure. Mais pour réunir les 183 millions francs belges de budget (env. 4 millions d’euros), il a fallu élargir la production. Pierre Drouot, qui avait produit Toto le héros de Jaco Van Dormael en 1991, a poussé Coninx à chercher de l’argent aux Pays-Bas, mais aussi en France. C’est comme ça qu’a été engagé François Chevallier, qui a totalement réécrit le scénario suite à de longues discussions à Paris avec le réalisateur flamand.

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Qui va donner à manger à tous ces enfants? C’est une phrase qui résonne encore dans beaucoup de pays et même dans certaines familles en Belgique.

« Boone parle des enfants qui mouraient de froid dans la rue et des filles de 12 ans qui tombaient enceintes. Cela a donné le personnage de Nini, qui ouvre le film. Même chose pour la séquence entre Nette et sa mère, qui naît d’une seule phrase que j’avais en tête : ‘Qui va donner à manger à tous ces enfants ? Comment on va faire ?’ C’est une phrase qui résonne encore dans beaucoup de pays et même dans certaines familles en Belgique. Certaines femmes seules avec des enfants, qui ont un petit salaire ne peuvent pas cuisiner avec des produits frais, parce que c’est plus cher que d’aller chercher une boulette à la friterie… », remarque le cinéaste.

"Daens" (1992) de Stijn Coninx, avec Jan Decleir dans le rôle du prêtre Adolf Daens, défenseur des miséreux à Alost à la fin du XIXe siècle.Dans « Daens », Stijn Coninx met en scène une famille pauvre, qui croule sous les enfants, qui sont envoyés au plus vite à l’usine. ©AvilaTouché par la pauvreté

En 2013, en revenant sur l’histoire du chanteur belgo-italien Rocco Granata dans Marina (quatre ans après avoir raconté celle de Sœur Sourire avec Cécile de France), Stijn Coninx montrait aussi les conditions de vie des migrants italiens, venus s’entasser dans des bidonvilles pour travailler dans les mines du Limbourg. « Je n’ai pas connu la pauvreté. J’ai grandi dans une famille très stable, avec des parents formidables. Mais, à 16 ans, j’ai vu les bidonvilles en Argentine et ça m’a énormément touché. C’est de là que ça vient à mon avis », confie le réalisateur, les larmes aux yeux.

« Daens », d’Alost à Rebecq

Et puisque le monde va mal, le prochain film de Stijn Coninx — coproduit par les frères Dardenne et dont le tournage prévu en septembre — sera « une comédie sur la Belgique ». « On vit dans un petit pays qui pourrait être un paradis sur Terre. Et qu’est-ce qu’on fait ? On discute. On jette l’argent par les fenêtres. Chacun doit avoir son gouvernement… On ne voit pas les gens qui ont vraiment besoin d’aide, se désole le réalisateur. On a besoin de l’humour pour expliquer le problème. Je ne veux pas faire un film pour marteler une idée ; je veux faire une comédie qui puisse ouvrir les yeux de certains… »

"Daens" (1992) de Stijn Coninx, avec Jan Decleir dans le rôle du prêtre Adolf Daens, défenseur des miséreux à Alost à la fin du XIXe siècle.« Daens » (1992) de Stijn Coninx, avec Jan Decleir dans le rôle du prêtre Adolf Daens, défenseur des miséreux à Alost à la fin du XIXe siècle. ©Avila(*) Infos sur les projections sur Avilafilm.be."Daens" (1992) de Stijn Coninx, avec Jan Decleir dans le rôle du prêtre Adolf Daens, défenseur des miséreux à Alost à la fin du XIXe siècle. ©AvilaDaens

Drame historique De Stijn Coninx Scénario Fernand Auwera, François Chevallier et Stijn Coninx (d’après le roman de Louis Paul Boon Pieter Daens of hoe in de negentiende eeuw de arbeiders van Aalst vochten tegen armoede en onrecht) Photographie Walther van den Ende Musique Dirk Brossé Montage Ludo Troch Avec Jan Decleir, Gérard Desarthe, Antje De Boeck, Johan Leysen… Durée 2h14