Face à un monde de plus en plus fracturé et à la vulnérabilité de ses ressources, la Chine débat d’un projet de construction d’une « Grande Muraille souterraine ». L’idée, portée par le géant étatique PowerChina, vise à créer un immense réseau fortifié sous terre pour sécuriser ses actifs les plus précieux, de l’énergie aux minerais, en passant par ses infrastructures de défense.

La proposition a été mise sur la table dans le cadre des « deux sessions », les grands raouts politiques annuels qui se tiennent actuellement à Pékin et dessinent l’avenir du pays. Portée par Zhang Shishu, expert technique en chef au sein du géant public de l’énergie et des infrastructures PowerChina, elle répond à un sentiment d’urgence croissant. Les conflits en Iran et au Moyen-Orient, où Pékin a des intérêts pétroliers majeurs, et les attaques répétées contre des infrastructures énergétiques dans le monde ont sonné comme un avertissement pour les stratèges chinois.

L’objectif est clair: garantir l’autosuffisance et la sécurité nationale en mettant les ressources vitales à l’abri. Le projet déplacerait sous la surface terrestre des installations critiques aujourd’hui exposées. Il s’agirait de protéger les gisements de pétrole et de gaz de l’ouest du pays, les grands complexes hydroélectriques du sud-ouest, ainsi que les réserves de terres rares et de métaux stratégiques, devenus des armes dans la guerre commerciale avec les États-Unis.

>> Lire aussi : Les calculs stratégiques de la Russie et de la Chine face à la guerre en Iran

Une épine dorsale fortifiée

Concrètement, le concept s’appuie sur un système à plusieurs niveaux. De grands centres de stockage souterrains seraient aménagés dans les régions riches en ressources. Ces hubs seraient ensuite connectés par des tunnels à des installations régionales plus petites, situées près des villes et des grands axes de transport d’énergie. Des centres de surveillance et de logistique compléteraient ce maillage, formant une véritable « épine dorsale souterraine » capable d’assurer la continuité des opérations même en cas d’attaque militaire ou de catastrophe naturelle.

La proposition a été rapidement rebaptisée par les médias chinois « Grande Muraille souterraine », en référence à la Grande Muraille de Chine, l’immense système de fortifications construit pendant des siècles dans différentes régions du nord du pays pour protéger le territoire de l’empire.

Des défis énormes

Ce n’est pas la première fois que la Chine investit dans le sous-sol à des fins stratégiques. Le pays dispose déjà d’un vaste réseau de tunnels et de bunkers pour son arsenal nucléaire. De plus, la Chine a développé une expertise de pointe dans les grands travaux d’infrastructures, qu’il s’agisse de barrages, de lignes de train à grande vitesse ou de technologies de forage ultra-profond. PowerChina est d’ailleurs un acteur majeur de ces projets titanesques en Chine et à l’étranger.

Malgré ce savoir-faire, les obstacles sont colossaux. Le coût financier d’un tel réseau serait astronomique et sa construction prendrait des décennies. Les conditions géologiques complexes de l’ouest chinois, avec des risques de fracturation des roches, une pression et des températures élevées, posent également des défis techniques immenses.

Un projet pragmatique par étapes

Pour ces raisons, il est probable que la Chine opte pour une approche progressive. Plutôt qu’un réseau continu traversant tout le pays, l’option la plus réaliste serait de développer d’abord une série de « hubs » souterrains dans des zones stratégiques. Cette structure distribuée permettrait de sécuriser les points les plus névralgiques sans attendre l’achèvement d’un projet plus conséquent.

Quoi qu’il en soit, cette proposition s’inscrit dans une stratégie plus large de « développement de l’arrière-pays stratégique », soulignée dès 2024 par le Parti communiste. En déplaçant ses réserves loin de sa côte orientale, plus vulnérable, la Chine cherche à se prémunir contre d’éventuels blocages commerciaux ou une crise militaire.

Quoi qu’il en soit, l’idée de la Grande Muraille souterraine signale une profonde réorientation stratégique pour l’Empire du Milieu et ne devrait pas rester complètement lettre morte.

Article original: Lorenzo Lamperti, RSI

Adaptation pour RTSinfo: Didier Kottelat