Dans ce dossier :
– Dans Les rayons et les ombres, Xavier Giannoli révèle l’histoire de Corinne Luchaire, une vie brisée par l’Occupation
– L’enfance corse de Xavier Giannoli qui a changé sa vie de cinéaste
Avant la guerre, elle fut l’une des promesses les plus éclatantes du cinéma français. Mais l’histoire a retenu de Corinne Luchaire une image beaucoup plus trouble : celle d’une actrice brillante devenue, presque malgré elle, un symbole des ambiguïtés de l’Occupation. Née à Paris en 1921, Corinne Luchaire – de son vrai nom Rosita Christiane Yvette Luchaire – appartient à un milieu cultivé et influent. Son père, Jean Luchaire, est un journaliste et homme de presse très en vue, qui jouera plus tard un rôle majeur dans la presse collaborationniste. Très jeune, la future actrice fréquente les milieux intellectuels et artistiques. Elle monte sur scène à seize ans puis se fait remarquer au cinéma, en 1938, dans le film Prison sans barreaux de Léonide Moguy, qui révèle son jeu moderne et son visage singulier.
Une autobiographie, « Ma drôle de vie », dans laquelle elle raconte son parcours et ses années d’Occupation
En quelques années seulement, elle tourne plusieurs longs-métrages et devient l’une des jeunes stars du cinéma français, certains allant jusqu’à la comparer à Greta Garbo. Sa carrière semble lancée, notamment avec Le Dernier tournant de Pierre Chenal en 1939, d’après le roman de James M. Cain, Le facteur sonne toujours deux fois. Mais la guerre interrompt brutalement cet élan. Atteinte de tuberculose, elle doit s’éloigner des plateaux dès 1940 et passe de longs séjours en sanatorium. Dans le même temps, sa vie personnelle la rapproche dangereusement du pouvoir allemand. Son père devient l’une des figures les plus en vue de la collaboration, dirigeant notamment le journal Les Nouveaux Temps.
Corinne Luchaire gravite alors dans les milieux mondains de l’Occupation, entre réceptions, relations sentimentales avec des officiers allemands et vie nocturne parisienne. À la fin de la guerre, le destin de la famille bascule. Comme d’autres collaborationnistes, les Luchaire se réfugient en Allemagne, avant d’être arrêtés en Italie en 1945. Son père, condamné pour collaboration, est fusillé en février 1946. Corinne, elle, est jugée pour ses relations avec les Allemands : elle échappe à une lourde peine mais est condamnée à dix ans d’indignité nationale, une sanction qui la prive de ses droits civiques. Brisée par la maladie et par le discrédit qui frappe son nom, elle publie en 1949 une autobiographie, Ma drôle de vie, dans laquelle elle raconte son parcours et ses années d’Occupation, souvent avec une naïveté qui surprend les lecteurs. Elle meurt l’année suivante, en 1950, à seulement vingt-huit ans, des suites de la tuberculose.
Nastya Golubeva et Jean Dujardin. Christine Tamalet – WAITING FOR CINEMA – CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 3 CINÉMA
C’est cette trajectoire tragique qui a inspiré Xavier Giannoli dans Les Rayons et les Ombres. Corinne Luchaire apparaît dans ce récit comme une silhouette emblématique : une jeune actrice promise à la gloire, emportée par les choix politiques et moraux de son entourage. À travers elle se dessine le portrait d’une génération prise dans la tourmente de l’Histoire. Pour l’interpréter, le réalisateur a fait appel à une jeune comédienne, Nastya Golubeva, aperçue dans Annette ou Revoir Paris. » Elle est une apparition magique ! Insiste le réalisateur. Elle a effectué un travail gigantesque. Elle arrive à un niveau d’incarnation miraculeux. Et il y a un vertige parce qu’on voit une jeune actrice se révéler en jouant le rôle… d’une actrice qui se révèle. » Xavier Giannoli rappelle aussi qu’elle prononce une phrase essentielle au début du film : » Je voudrais comprendre. » En effet, elle est aussi, pour le spectateur, une porte d’entrée dans ce récit qu’elle accompagne de la voix. Une grande actrice est née.