Une lecture attentive des fichiers Epstein permet d’identifier en tout cas trois victimes du prédateur sexuel américain en lien avec la Suisse. Trois profils différents qui mettent en lumière les chantages et pressions exercés pour parvenir à ses fins.

L’analyse des « Epstein files », une masse colossale de 3,5 millions de pages publiées par le Département américain de la justice, révèle une réalité brutale: le gouvernement américain a failli à sa mission de protéger l’identité des victimes.

En épluchant ces documents, l’équipe data de la RTS a pu identifier les profils de trois jeunes femmes liées à la Suisse, dont les parcours illustrent parfaitement la mécanique de prédation mise en place par Jeffrey Epstein. Leurs prénoms ont été changés afin de préserver leur anonymat.

Lana, de victime à complice

Lana a autour de 19 ans lorsqu’elle croise la route de Jeffrey Epstein en 2009 à Paris. Elle est jeune, jolie, élancée, avec un visage enfantin. Elle s’avère également très ambitieuse et un peu naïve. La victime « idéale » aux yeux du prédateur. Ancienne athlète d’origine russe, Lana étudie le droit à la Sorbonne, parle plusieurs langues et possède un rêve: travailler pour les Nations unies. Rapidement, Jeffrey Epstein lui fait miroiter ses contacts dans le monde diplomatique. Pour instaurer une sorte de rapport d’autorité, il joue au professeur, prétend lui expliquer comment réussir dans la vie, lui donne des « trucs » et propose ensuite de l’initier aux choses du sexe.

Je veux que tu sois mon coach en relations amoureuses, car tu es tellement doué pour ça. Apprends-moi tout sur le flirt, le sexe, les hommes, leur perception des femmes

Lana* dans un message à Jeffrey Epstein

Au début, il s’agit d’un échange sexuel visiblement consenti, puisqu’en août 2011, elle lui écrit dans un mail: « Je veux que tu sois mon coach en relations amoureuses, car tu es tellement doué pour ça. Apprends-moi tout sur le flirt, le sexe, les hommes, leur perception des femmes! Ça pourrait être tellement amusant! »

Mais une fois sa proie « ferrée », Epstein devient vite plus directif. Plus question de belles paroles. Il pousse Lana à lui présenter des amies à elle, insiste pour qu’elle lui envoie des photos d’elle nue, la relance sans cesse. En 2012, sous prétexte de l’introduire dans l’univers des relations internationales, il lui présente le diplomate norvégien Terje Rød-Larsen, aujourd’hui sous enquête pour ses liens avec le financier américain. Lana ne semble pas ravie. D’autant que le rôle qu’il lui demande de jouer laisse peu de place au doute: « Si tu veux que nous rencontrions Terje, je ne vois pas pourquoi. Tu es le meilleur professeur de fellation de toute façon… », lui écrit-elle.

En 2014, Epstein « récompense » Lana en finançant ses études de droit à la prestigieuse Université de Berkeley, aux Etats-Unis. Le deal est clair: en échange, elle devra lui présenter des « assistantes personnelles », un terme faussement professionnel employé pour désigner un poste incluant essentiellement des massages et des faveurs sexuelles.

J’ai la pire réputation qui soit à Zurich, chez UBS et dans d’autres cercles suisses, parce que j’ai demandé à certaines personnes de me mettre en relation avec des assistantes personnelles pour toi. […] C’était le prix à payer pour Berkeley, je suppose

Lana* dans un message à Jeffrey Epstein

Au cours de son cursus universitaire, Lana enchaîne les stages et les jobs d’été dans plusieurs banques en Suisse, mais aussi au World Economic Forum de Davos. Sur le sol helvétique, la jeune femme continue littéralement de « chasser » pour Jeffrey Epstein, sous la menace à peine voilée que ce dernier ne cesse de financer ses études. Elle lui envoie des photos de jeunes femmes, des curriculums vitae, mais aussi des descriptions détaillées de leurs physiques, et encourage même Jeffrey Epstein à gagner d’abord leur confiance au lieu de les « effrayer » en leur parlant trop vite des massages.

Au final, les échanges de mails laissent supposer qu’elle a mis son « mentor » en contact avec une dizaine de filles rencontrées en Suisse entre 2014 et 2019. Son dernier mail à Epstein, en juillet 2019, juste avant qu’il ne soit arrêté par le FBI, est clair: « J’ai la pire réputation qui soit à Zurich, chez UBS et dans d’autres cercles suisses, parce que j’ai demandé à certaines personnes de me mettre en relation avec des assistantes personnelles pour toi. […] C’était le prix à payer pour Berkeley, je suppose ». Selon un article du Temps, la jeune femme se présente aujourd’hui, par l’intermédiaire de son avocat, comme une victime.

>> Ecouter l’épisode du Point J sur l’affaire Epstein et ses liens avec la Suisse : Epstein et la Suisse: Quels liens ? / Le Point J / 13 min. / mercredi à 17:00 Leïla, la proie vulnérable

Leïla est une jeune Lucernoise de 21 ans. Elle est fine et athlétique, une silhouette qu’elle doit à sa pratique assidue du tennis. Elle espère pouvoir vivre un jour de ce sport, mais en attendant, donne quelques cours pour gagner sa vie et pose en tant que modèle pour des shootings. C’est dans ce cadre que Leïla est repérée à Dubaï par un photographe agissant comme rabatteur pour Jeffrey Epstein. Il prend quelques clichés de la jeune femme, qu’il envoie au financier, et ce dernier confirme rapidement son intérêt. Leïla vit seule avec sa mère et le foyer est plutôt vulnérable financièrement. Dans ses échanges de mails avec Jeffrey Epstein, elle raconte son quotidien et indique que sa famille peine à joindre les deux bouts, ici, en Suisse.

Pour Leïla, la mécanique Epstein sera implacable. Entre le moment où l’apprentie modèle est repérée par le photographe à Dubaï et celui où elle s’envole pour Little Saint James, l’île privée de Jeffrey Epstein, il se passe à peine trois mois.

Si on sait peu de choses de la suite, il est certain en revanche que Leïla reverra le financier à plusieurs reprises, comme le prouvent les billets d’avion et les mentions de son nom dans l’agenda de l’Américain. Des échanges motivés par l’argent puisqu’elle lui réclame clairement un travail rémunéré, sans préciser pour autant lequel. Elle restera en contact avec le pédocriminel américain en tout cas jusqu’en 2014.

Stefani, celle qui a dit « non »

D’autres ont refusé de faire partie du système, malgré les pressions mises en place par Jeffrey Epstein. A l’image par exemple d’une jeune femme que nous appellerons Stefani. Elle est d’origine suédoise, réside en Suisse et ambitionne de devenir mannequin. En octobre 2011, elle est mise en contact avec Jeffrey Epstein par le photographe-rabatteur. Le financier, très proche du milieu de la mode, lui fait alors miroiter des rendez-vous professionnels avec diverses agences de mannequins aux Etats-Unis. Mais voilà: il exige de la voir avant, en personne, dans son appartement new-yorkais, sous l’obscur prétexte de l’aider à « préparer » ses rendez-vous, en tant qu’ « ami ».

Rapidement, Stefani semble flairer quelque chose de suspect dans ce tête-à-tête forcé. En particulier lorsqu’elle apprend que le financier ne sera pas présent lors de ces fameux rendez-vous professionnels. Elle lui écrit en novembre 2011: « Pourquoi tu ne viendrais pas [avec moi] à l’agence? Je pensais que ce serait comme ça; Pourquoi tu m’aiderais si tu ne me présentes pas ensuite? […] Tu veux discuter de ma carrière? ». Inquiète et probablement effrayée, elle décide de ne pas aller le voir.

Essayer de voir l’agence sans me rencontrer d’abord et te permettre d’avoir une meilleure chance, c’était idiot

Jeffrey Epstein dans un message à Stefani*

La sanction tombe, immédiate: Jeffrey Epstein annule illico les rendez-vous qu’il avait arrangés et se justifie ainsi: « Essayer de voir l’agence sans me rencontrer d’abord et te permettre d’avoir une meilleure chance, c’était idiot. Je suis désolé, mais quelqu’un semble te donner de très mauvais conseils », avant de lui souhaiter « bonne chance » pour la suite de sa carrière. Visiblement vexé, le financier tente de s’octroyer une image de grand prince en lui proposant de garder, malgré tout, le billet d’avion qu’il lui avait acheté. Méfiante et ne souhaitant visiblement pas être redevable de quoi que ce soit avec lui, la jeune modèle lui répond de l’annuler et met ainsi fin à leurs échanges.

La carrière de Stefani n’a pas été compromise pour autant: elle se relèvera bien vite, deviendra mannequin avec une certaine aura internationale, et finira par épouser un sportif vedette.

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Cécile Denayrouse