Faire d’une île de l’Adriatique un lieu d’élection et de quête identitaire, tout en comblant les silences d’un père lentement emporté par la maladie, c’est le propos du roman de Sonia Zoran, La Fille de sel. «C’est dans l’île que j’espère reprendre l’histoire qui murmure en moi. Celle que tu n’as pas su me raconter.» La toute petite île en forme de pince de homard, roche blanche et terre rouge entourées de bleu, la narratrice l’appellera simplement Otok, c’est-à-dire île, en croate.
Dans le monde de l’enfance, pour la narratrice, il y avait un «chez-nous», en Suisse, et un «chez-toi», le pays du père. L’ex-Yougoslavie qu’il a quittée pour ne plus y revenir. Un pays et une enfance dont il ne parlait pas. Entre Ivan le Terrible et Omar Sharif, se dessine dans l’imaginaire de la petite fille un Orient immense et fabuleux. Partir, revenir, rien de plus naturel pour les habitants d’Otok, que la mer relie à la terre entière. Marine marchande, mines belges ou rêves australiens, tout le monde est parti un jour ou a attendu le retour de quelqu’un.
Nager des heures durant
«Sur Otok, la mer est partout. Je la vois en cuisinant. […] Elle brille au bout des ruelles, devant l’église, et quand il fait nuit, elle devient miroir pour la lune.» Nager des heures durant en observant poulpes, oursins et poissons, être attentive aux incessantes mutations de la lumière, de la couleur de l’eau, dictées par la danse des vents dominants, maestral, bura, jugo: la beauté des lieux offre la plus sensuelle des invitations. Apprivoiser les îliens demande en revanche une patience infinie. Ils font preuve d’une attentive brusquerie, vous scrutent et ne vous adressent pas la parole avant de savoir «à qui» vous appartenez.
Puis, par paliers successifs, ils savent se montrer terriblement attachants. Sans vous connaître encore, on fait mine de vous reconnaître, on vous adresse la parole. Sans se presser. Jusqu’au jour où vous serez légitime à vous fondre dans le petit théâtre qui se joue chaque soir sur le port. Le Professeur, la Fleur, le Ventre, le Poisson: tout le monde a un surnom, et tout le monde fait à la fois partie du spectacle et du public. Et puis viendra le moment où votre voix pourra se mêler aux chants qui s’élèvent dans la nuit. Vous pourrez monter sur une petite barque de pêcheur au petit matin et même, et vous ne serez là plus tout à fait une étrangère, participer à la récolte des olives.
Tous ensemble et chacun pour soi
Sur Otok, on prend le temps. On pose une question, on lance une boutade au coin d’une rue, avant de s’éloigner sans attendre de réponse. Réponse qui viendra le lendemain ou un autre jour, adressée peut-être à une tierce personne. Ainsi circule la parole, entre familiarité et retenue: «C’est comme si nous faisions un long voyage, tous ensemble et chacun pour soi, partageant jour après jour quelques instants sur le port.»
Pour épouser au mieux les rythmes de la parole, mettre en dialogue passé et présent, «chez-nous» et «chez-toi», l’écriture procède par fragments. Une conversation brusquement interrompue permet d’enchaîner avec les «il n’y a rien à dire» paternels, manière d’esquiver toute question relative au passé. La mer qui soudainement s’assombrit renvoie aux sautes d’humeur du père et son irrémédiable solitude. Beaucoup de mots croates s’invitent dans le texte, manière pour la narratrice de déclarer son amour pour la langue que son père n’a pas voulu lui transmettre.
L’empreinte des guerres
A Otok non plus, on n’aime pas parler de ce qui peine, de ce qui blesse. Encore moins de sa santé, et surtout pas du passé. «Tout le monde ici connaît sa propre ombre, celle des siens, mais aussi celle qui accompagne son voisin. Et bien sûr celle de toutes et tous, l’ombre des deux guerres, et même des précédentes, que les vivants d’aujourd’hui n’ont pas vécues, mais dont ils sont issus.»
Les ombres du passé, Sonia Zoran les connaît bien, elle qui a couvert comme journaliste l’éclatement de l’ex-Yougoslavie. Ses chroniques de guerre ont été rassemblées dans son premier livre, Déchirements yougoslaves, publié aux Editions Metropolis en 1993. Des ombres de la Deuxième Guerre mondiale, qui n’ont eu de cesse de poursuivre son père, la narratrice n’entendra que quelques bribes. Terribles: les trains de la déportation vers l’Allemagne qui traversaient les gares; les cadavres flottant sur le Danube, que les enfants pêchaient contre quelques sous.
La Fille de sel. Un roman de Sonia Zoran, L’Aire, 340 p.
Sonia Zoran sera présente au Salon du livre de Genève (18-22 mars): le 21 mars de 12h à 13h30, dédicace sur le stand des Editions de l’Aire; de 14h à 15h, rencontre (scène Chalet) avec Dóra Kiss (En beaux caractères. Une vie hongroise, La Baconnière) sur le thème «Héritage culturel: retour vers le passé».