L’identité de William Shakespeare constitue l’un des grands mystères littéraires. Des manuscrits anonymes du XVIe siècle aux recherches contemporaines, une hypothèse troublante a fait son chemin: celle qu’une femme, Mary Sidney, comtesse de Pembroke, se cacherait derrière le génie shakespearien.

Depuis quelques décennies et de façon plus ou moins assumée, la mention de Shakespeare (1564-1616) s’accompagne de ce que l’on appelle « The autorship question ». Même si les voix universitaires sont assez unanimes et affirment que l’homme de théâtre a écrit l’ensemble de l’œuvre qui lui est attribuée, d’autres sources ont mis en question la paternité de ses pièces et de ce fait, ont levé le voile sur des signatures cachées. 

Certains défendent la thèse provocante qu’une femme, Mary Sidney, comtesse de Pembroke, se dissimulerait derrière les écrits du dramaturge anglais et serait à l’origine de plusieurs pièces, une hypothèse qui fait écho aux questionnements actuels sur les voix féminines effacées de l’histoire littéraire.

>> A écouter, le deuxième épisode du podcast « Persona, les artistes et leur double », consacré à Shakespeare : Persona, les artistes et leurs doubles : Shakespeare au féminin (EP2) / Zoom info / 16 min. / le 25 février 2026 Mary Sidney, une mécène éclairée

En 2006, la chercheuse américaine Robin Patricia Williams fait valoir dans son ouvrage « Sweet Swan of Avon: Did a Woman Write Shakespeare? » que Shakespeare pourrait sans doute être Mary Sidney (1561-1621), comtesse de Pembroke. Cette femme polyglotte, qui détenait plus de 5000 manuscrits, a constitué en son temps un grand cercle littéraire par lequel sont passés les plus grands auteurs de l’époque.

Pour associer cette mécène éclairée à l’œuvre de Shakespeare, Robin Patricia Williams a analysé l’un après l’autre les textes, anonymes ou non, attribués au dramaturge. L’écriture des pièces attribuées à Shakespeare réclame des connaissances littéraires, ésotériques et politiques, et les sources de ses écrits sont des textes en latin encore peu traduits à l’époque. « Robin Patricia Williams a montré comment les sources de chaque pièce de Shakespeare se reliaient facilement avec Mary Sidney, soit parce qu’elle possédait ce manuscrit, soit parce qu’elle l’avait traduit, soit parce que quelqu’un de son cercle l’avait traduit. [Elle a montré] aussi une synchronicité entre sa vie [à elle] et les œuvres shakespeariennes », explique Aurore Evain, qui a publié en 2024 un livre qui a fait grand bruit, « Mary Sidney alias Shakespeare » (éd. Talents hauts).

Mary Herbert, Comtesse de Pembroke, née Mary Sidney (1561-1621). [AFP - Ann Ronan Picture Library / Photo12] Mary Herbert, Comtesse de Pembroke, née Mary Sidney (1561-1621). [AFP – Ann Ronan Picture Library / Photo12]

Le masque sur l’identité de Shakespeare éclaire une réalité plus large. Derrière le destin de Mary Sidney, il y a son statut de femme. Longtemps, la littérature s’est écrite au masculin et nombre de pièces de théâtre n’ont plus été mises en scène parce qu’elles étaient œuvres de femmes. 

« Mary Sidney n’aurait pas pu revendiquer [l’écriture des textes], non seulement en tant que femme, mais en tant qu’aristocrate. Ce sont des textes politiques extrêmement subversifs », indique Aurore Evain, qui poursuit: « En réalité, il y a plein de candidats à l’identité littéraire de Shakespeare. Mais ce qui est intéressant, c’est que tous ces candidats ont traversé la vie de Mary Sidney. On y voit comme une constellation, ce qui est quand même effectivement déstabilisant ».

>> A lire également, ce grand format de 2019 dédié à Shakespeare et notamment au mystère qui entoure ses écrits : William Shakespeare: le monde est un théâtre

Une pièce de théâtre, un objet d’artisanat

Cette lecture ne fait pas l’unanimité. Car il ne faut pas oublier qu’à la fin du XVIe siècle, le théâtre à Londres est une grande industrie du spectacle et une vraie manne financière. 80 % des pièces sont anonymes pour éviter à leurs auteurs de se compromettre. Une pièce de théâtre n’était donc pas une œuvre d’art, mais un objet artisanal ou un produit commercial. 

Dans ce contexte, les premières œuvres de Shakespeare ne sont pas signées, à l’image de « Titus Andronicus », publié d’abord anonymement en 1594, et qui ne portera son nom qu’en 1623. A l’époque, les dramaturges n’avaient pas le statut d’auteur et les pièces étaient possession des compagnies. Et puis surtout, l’anonymat permettait d’éviter des soucis de censure.

Une gravure du XIXème siècle représentant une pièce de théâtre de William Shakespeare (1564-1616). [AFP - Collection Roger-Viollet] Une gravure du XIXe siècle représentant une pièce de théâtre de William Shakespeare (1564-1616). [AFP – Collection Roger-Viollet]

Pour appréhender l’œuvre du Barde d’Avon, il s’agit plutôt d’imaginer une œuvre collective, comme l’est souvent l’écriture de théâtre à l’époque. Mais alors finalement, qui était Shakespeare? Lui-même, sûrement. Mais aussi un assemblage des influences, celles de Mary Sidney, comtesse de Pembroke et peut-être de son frère, le poète Philip Sidney et sans doute d’autres encore. Shakespeare, c’est aussi la langue et l’esprit d’une époque, celle du théâtre élisabéthain qui alors fait fureur. C’est aussi l’essor d’une industrie avec des rôles qui ne sont pas toujours bien fixés. Et c’est peut-être cela, finalement, qui donne la dimension mythique et la profondeur aux écrits du poète anglais.

Sujet radio: Anne Fournier

Adaptation web: mh