« Trace » : dans les pas d’une ado bruxelloise écartelée entre trafic et course à pied
À 65 ans, Antoinette, femme de gauche, généreuse, est très engagée dans le bénévolat : en tant que pharmacienne, elle envoie, via une association, des médicaments dans les pays en voie de développement ; elle participe à l’accueil de sans-abri ; elle distribue des repas ; etc. Geneviève Damas se souvient très bien de Mme P., une nonagénaire qui « vivait dans une rue insalubre à Liège ». La fillette qu’elle était alors n’avait « jamais vu ça ». « Cette dame habitait au dernier étage. Les fenêtres tenaient avec du papier collant, la télé fonctionnait tout le temps, l’odeur était épouvantable, décrit-elle. Je me rappelle que rien que monter les quatre étages, c’était horrible ». Et de poursuivre : « J’étais terrorisée. Mme P. était dans un état de saleté inimaginable, elle était aveugle et vivait seule avec ses deux vieux chats ». Face à cette terrible misère, Antoinette ne faiblit ni ne fuit. Au contraire, elle prend le temps de s’asseoir dans un fauteuil crasseux pour faire la conversation avec la vieille dame et prendre de ses nouvelles, « en buvant son mauvais café ».
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Je grandissais à Woluwe-Saint-Pierre dans un quartier où tous les habitants possédaient la même voiture, où tous les enfants fréquentaient la même école, etc. Grâce à ma grand-mère, j’ai eu cette conscience que le monde dans lequel je vivais n’était pas le monde.
« Moi, je grandissais à Woluwe-Saint-Pierre dans un quartier où tous les habitants possédaient la même voiture, où tous les enfants fréquentaient la même école, etc., reprend la romancière. Petite, je pensais que cet endroit-là était le monde. Mais en allant à Liège avec ma grand-mère, qui m’a aussi emmenée dans des hôpitaux psychiatriques, etc., j’ai vu des choses que je n’avais jamais vues ailleurs. Et, grâce à elle, j’ai eu cette conscience que le monde dans lequel je vivais n’était pas le monde. Ma grand-mère m’a appris que là où tu es, tu contribues ».
Geneviève Damas : « L’idée de manquer d’argent m’est insupportable »« Elle a été mon modèle »
Depuis, cette bienveillance, cette ouverture, cette attention perpétuelle aux autres, Geneviève Damas n’a eu de cesse de les cultiver dans ses multiples activités en tant qu’autrice et comédienne. Très régulièrement, elle organise des rencontres autour de ses romans ; des concours d’écriture pour les adolescents ; des médiations ; des ateliers de théâtre, d’improvisation et d’écriture dans des maisons de retraite et des écoles (comme Oser l’espoir, atelier collaboratif avec des élèves d’origines confessionnelles différentes) ; des ateliers thématiques pour les jeunes (sur le vivre ensemble, la colonisation, l’écologie…) ; etc.
Même si elle n’a pas été libre du choix de ses études − »j’ai étudié le droit parce que ce sont les études que ma mère a été empêchée de faire », précise-t-elle −, « j’ai appris cette notion de justice distributive, c’est-à-dire que le monde n’est pas juste et que la justice est là pour rétablir les équilibres, en donnant plus à ceux qui ont moins ». Une théorie que Geneviève Damas a étudiée sur les bancs de l’université, mais que « ma grand-mère pratiquait sur le terrain ».
Antoinette est décédée en 2003. Elle avait 92 ans. « C’était une vraie figure, une femme courageuse. Elle a été mon modèle. Je pense à elle tous les jours. Ma fille porte son nom », confie, les yeux brillants, Geneviève Damas. « Quand on donne, on reçoit aussi beaucoup, continue-t-elle. Ma grand-mère me disait souvent cette phrase : ‘Parfois, la vie vous emporte là où vous ne voulez pas aller et c’est là que vous trouvez votre bonheur’… »
→ »Trace » | Roman | Geneviève Damas | Gallimard, 203 pp., 19 € , numérique 14 €
→ Geneviève Damas joue jusqu’au 28 mars son nouveau spectacle, « Respire », aux Tanneurs. Infos et rés. au 02.512.17.84 ou sur https://lestanneurs.be. Puis au Vilar (Louvain-la-Neuve) du 12 mai au 6 juin.