Une enquête collaborative lancée par l’émission Vraiment de la RTS révèle des tirs de grenade lacrymogène et de balles de caoutchouc non conformes lors d’une manifestation pro-Gaza qui avait dégénéré à Genève.

Le 2 octobre 2025, des scènes de chaos se sont déroulées en plein centre-ville de Genève lors d’un rassemblement spontané, après l’arrestation des membres de la flottille humanitaire qui tentait de rallier Gaza. « Ils nous ont tiré dessus sans qu’on n’ait rien fait du tout! », témoigne Isabelle* (prénom d’emprunt), une retraitée genevoise de 70 ans qui était venue manifester pacifiquement. Après 5 mois d’enquête, l’analyse minute par minute de plus de 1000 fichiers photos et vidéos de cette soirée met en lumière des agissements problématiques de la police et contraires à la doctrine. 

1000 vidéos et photos analysées tout au long du parcours de la manifestation. 1000 vidéos et photos analysées tout au long du parcours de la manifestation

Au lendemain de cette manifestation, non autorisée par les autorités, le porte-parole de la police genevoise, Alexandre Brahier, estimait que tout avait été fait dans les règles. « J’estime que la police a bien fait le travail », déclarait-il au micro de la RTS, précisant que ces échauffourées avaient fait 11 blessés parmi les forces de l’ordre.

Mais l’enquête collaborative démontre des erreurs tactiques répétées tout au long de la soirée. Pour Olivier Fillieule, professeur de sociologie à l’UNIL et spécialiste du maintien de l’ordre, le blocage du pont du Mont Blanc à sa sortie, puis l’envoi de gaz lacrymogène sur l’ensemble des manifestants présents, est une manœuvre incompréhensible. « Laisser s’engouffrer sur un tube entouré d’eau 3000 manifestants, ça provoque un phénomène d’accordéon. Tous ceux qui sont derrière ne comprennent pas ce qui se passe, alors ce qui en résulte, c’est de la panique. C’est une erreur gravissime qui aurait pu se solder par des morts. »

Distance de tirs non respectée

D’autres tirs problématiques ont été repérés, notamment devant l’hôtel Bristol et dans le quartier des Grottes. Il s’agit de tirs de grenade à la main. Normalement, ces grenades doivent être roulées à terre pour éviter tout risque de blessures au niveau des yeux des manifestants. Or, sur les images consultées, au moins sept tirs sont envoyés en cloche, par-dessus l’épaule, par les forces de l’ordre ce qui accroît nettement les risques d’imprécision et de blessures. 

Les tirs de gaz lacrymogènes et de balles de caoutchouc ne doivent pas se faire à moins de 20 mètres des manifestants. Les tirs de gaz lacrymogènes et de balles de caoutchouc ne doivent pas se faire à moins de 20 mètres des manifestants.
Un tir tendu prohibé en pleine gare

Les journalistes ont également repéré un tir tendu de grenade lacrymogène sur le quai 5 de la gare Cornavin. Ce tir a été effectué par un policier muni d’un « Cougar 56 Compact », juste après la dispersion des manifestants sur les rails et l’envoi de pierres en direction des policiers.

Pour Neil Corney, chercheur à la fondation Omega spécialisée dans l’analyse des armes de la police, ce tir est « clairement contraire aux règles ». Selon la doctrine policière, l’angle de tir pour les grenades lacrymogènes doit se situer entre 30 et 45 degrés, or dans ce cas le tir tendu ne fait aucun doute.  

Les tirs directs de grenades lacrymogènes sont interdits par la doctrine policière. Les tirs directs de grenades lacrymogènes sont interdits par la doctrine policière.

Enfin, l’envoi de 12 palets de gaz lacrymogènes en l’espace de quelques secondes dans le couloir central de la gare Cornavin pose question. Selon les préconisations de l’ONU publiées en 2020 par l’UNHCR, l’envoi de gaz irritant doit être évité dans les espaces confinés.

Pour le toxicologue Vincent Perret, interrogé par la RTS, la concentration en gaz irritant dépassait probablement déjà le seuil critique des 4mg par mètre cube avec l’envoi de ces 12 palets de gaz lacrymogènes. Les effets corrosifs sur la peau, les muqueuses et les voies respiratoires sont élevés pour les personnes vulnérables et les enfants. La gare étant un lieu de passage très fréquenté, la manœuvre policière présente un risque indéniable.   

Plaintes pour lésion corporelle

Au total, trois plaintes ont été déposées par des manifestants après la soirée du 2 octobre, dont une pour abus d’autorité et lésion corporelle, suite à un tir de projectile de la police dans l’œil droit d’un manifestant transporté en urgence aux HUG. « Si c’est le cas et que le policier qui a utilisé son arme ne peut pas expliquer son geste, il devra répondre de ses actes », affirme Carole-Anne Kast, la conseillère d’État genevoise en charge de la police.

Une enquête de l’inspection générale des services est en cours et la magistrate a également lancé un processus de retour d’expérience pour analyser le dispositif policier. Cinq mois après la manifestation, le rapport final n’a toujours pas été rendu public, mais la conseillère administrative réitère sa confiance dans les forces de l’ordre: « il y a eu usage de la contrainte, (…) le présupposé c’est que c’était proportionné et justifié, mais peut-être qu’on verra que des points méritent une amélioration ».  

La magistrate reconnaît encore que la question des sommations devra se poser car de nombreux témoignages recueillis pointent une absence d’avertissement. « Je ne remets pas en doute le fait que certaines personnes ne les aient pas entendues, notamment un peu plus en arrière. La question qu’on doit se poser, c’est comment faire pour que ces sommations soient entendues au-delà des premières lignes. » 

Cécile Tran-Tien et Micaela Mumenthaler