Alors que son paysage urbain était encore récemment façonné de bâtiments hérités des périodes soviétique et fasciste, Tirana voit naître une nouvelle vague architecturale. Un renouveau rapide et quelque peu inattendu pour l’une des capitales les plus modestes d’Europe.

Un renouveau architectural né d’une vision politique

Le nouveau visage de Tirana trouve son origine dans la volonté politique d’Edi Rama, ancien artiste et basketteur devenu maire au début des années 2000, puis Premier ministre. Durant son mandat, il fait repeindre de nombreux bâtiments en couleurs vives, symbole d’une rupture assumée avec un passé austère.

Outre ce changement chromatique, Edi Rama ambitionne dès 2014 de modifier l’espace urbain avec le programme « Tirana of the New Generation », invitant 32 architectes internationaux à repenser la ville.


Tirana se façonne et voit naître des immeubles modernes au milieu des bâtiments historiques récemment colorés. © Aleksandra, Adobe Stock

La même année, l’architecte italien Stefano Boeri – le Bosco Verticale à Milan, c’est lui ! – est chargé par la municipalité et le ministère du Développement urbain de diriger le projet « Tirana 2030 », visant à faire de la capitale une métropole polycentrique et écologique – volonté de réduire les émissions de CO2 de 20,9 % d’ici 2030. Espaces verts, mobilités durables et équipements publics sont au cœur des préoccupations du plan d’urbanisme de Tirana.

Aujourd’hui, la métropole s’étend sur une superficie 25 fois supérieure à celle de l’ancienne ville, avec l’intégration de nouvelles communes.

Depuis la chute du communisme en 1991, la capitale s’affirme comme un « laboratoire architectural », où les architectes s’en donnent à cœur joie, prêts à façonner le visage de l’Albanie de demain.

Une architecture novatrice

Depuis les années 2000, un nouveau centre-ville atypique prend forme. Des grands noms de l’architecture prennent part à cette mutation remarquable : Christian Kerez, BIG, fondé par Bjarke Ingels, Bofill Taller de Arquitectura, MVRDV, Oppenheim Architecture, Studio Libeskind, Archea Associati, OODA ou encore 51N4E.


Tirana a engagé sa révolution urbaine, avec une place laissée à la verdure. © bardhok, Adobe Stock

Outre l’ambition de se développer et de s’ouvrir au monde, Tirana doit relever un vrai défi consistant à abriter une population qui croît rapidement, approchant désormais le million de Tiranais. La capitale conjugue sans difficulté passé et modernité et fait de l’architecture contemporaine un nouveau vecteur d’identité nationale, prouvant que même un petit pays peut faire sortir de terre des structures hors normes qui attirent l’attention du monde entier.

Des projets icôniquesLa Pyramide de Tirana – 2023

Rénovée par MVRDV, qui multiplie les projets, la Pyramide de Tirana est l’ancien mausolée dédié au dictateur communiste Enver Hoxha.


La Pyramide de Tirana, un temps vouée à être démolie, elle renaît sous le projet du cabinet MVRDV. © Ossip van Duivenbode pour MVRDV

Métaphore architecturale du régime autoritaire, imposante et sans avenir clair, elle est devenue une vraie sculpture colorée autour et sur laquelle les Albanais gravitent et déambulent.

La tour Alban – 2021

Formée de quatre blocs de nuances de verts et de bleus, la tour Alban culmine à 105 mètres de hauteur et est l’un des immeubles les plus emblématiques de la ville. Conçue par le studio italien Archea Associati, la tour Alban évoque un tronc d’arbre qui se ramifie vers le ciel.


La tour Alban, incontournable immeuble de Tirana. © Maleo Photography, Adobe Stock

Elle abrite essentiellement des bureaux, mais aussi l’ambassade d’Israël et des espaces publics : café, restaurant, centre de bien-être… Au sommet de sa plus haute tour, une piste d’hélicoptère a été aménagée.

Le Mount Tirana – en cours

Ce projet mené par le cabinet danois Cebra s’inspire des montagnes d’Albanie. Du haut de ses 205 mètres de haut, il accueillera des logements, commerces, bureaux, un hôtel de charme, des restaurants et cafés.

Le Mount Tirana, inspiré des montagnes albanaises. © Cebra, YouTube

Construit à base de matériaux locaux et habillé de plantes indigènes, il a pour dessein de créer un lien fort entre le tissu urbain de Tirana et l’environnement naturel qui entoure la ville.

La Grande Salle de Bal – en cours

Salle omnisports de 6 000 places dédiée au basketball et au volleyball, cette sphère spectaculaire de 100 mètres de diamètre comprendra également un hôtel, des appartements et des commerces.


Comme son nom ne l’indique pas, la Grande Salle de Bal est vouée à être un complexe sportif et un lieu de rassemblement. © MVRDV

Ce complexe a été imaginé par MVRDV pour devenir un nouveau lieu de rassemblement.

Hora vertikale – en cours

Conçu par le studio portugais Ooda comme un « village vertical » résidentiel et urbain, le gratte-ciel couvre 55 000 m² et s’élèvera jusqu’à 140 mètres de hauteur.

Hora Vertikale, le village vertical de Tirana, tout en blocs. © OODA Architecture YouTube

Créé avec des matériaux locaux, il sera composé de 13 cubes empilés les uns sur les autres, créant un ensemble résolument moderne et dynamique.

Au-delà du terrain de jeu architectural, une gentrification brutale

Derrière la renaissance urbaine de Tirana se cache une réalité sociale malheureusement plus sombre. En février 2025, le média italien Il Post révèle l’ampleur d’une gentrification rapide, née de cette avidité de moderniser. Face à cette folie urbanisante, Tirana perdrait, aux yeux de nombre de ses habitants, de son histoire et de son âme.

Selon l’ONG la Guerrilla Foundation, les loyers ont augmenté de 45 à 58 % en seulement cinq ans, tandis que les revenus ont augmenté au mieux de 0,35 %, obligeant certains Tiranais à déménager.


Entre les grues qui ne cessent de construire des architectures modernes, Tirana fait face à une gentrification inattendue. © bardhok, Adobe Stock

Si le renouvellement de Tirana n’est pas injustifié, ces divergences rappellent que l’audace architecturale devrait s’accompagner d’une qualité de vie pour tous les habitants et non être réduite à une skyline spectaculaire…