Oubliez l’image « du garçon un peu moche en t-shirt devant son ordinateur, mais au fond assez cool ». Cette vision des entrepreneurs de la tech appartient au passé, affirme Raphaëlle Bacqué lundi dans La Matinale de la RTS. La journaliste française les décrit aujourd’hui comme des patrons qui se voient en successeurs des empereurs romains de jadis.
Dans « Nos nouveaux maîtres: l’enquête », coécrit avec Damien Leloup et Alexandre Piquard et paru en début d’année, Raphaëlle Bacqué brosse un portrait préoccupant des dirigeants des mégacorporations du numérique, avides d’étendre leur influence sur des pans entiers de nos vies.
C’est une forme d’impérialisme, résume-t-elle. Et justement, les Marc Zuckerberg, Jeff Bezos et autres Elon Musk portent en haute estime ce modèle de pouvoir, et cultivent en particulier la mémoire de l’Empire romain. Le patron de Meta a d’ailleurs appelé ses enfants Maxima, August et Aurelia…
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« Ces élites ne se sont pas construites sur le goût du droit, de la littérature ou de l’histoire, comme les nôtres ou les précédentes aux Etats-Unis », analyse Raphaëlle Bacqué. « Elles se sont construites sur deux axes: à la fois l’amour de la science-fiction et le goût pour la République romaine – et non la démocratie à la grecque –, c’est-à-dire la construction de l’empire. Ce sont leurs références intellectuelles, esthétiques et politiques. »
Plusieurs d’entre eux investissent dans la capacité de repousser la mort
Raphaëlle Bacqué, coautrice de « Nos nouveaux maîtres: l’enquête »
Par définition, un empire s’étend et incorpore des peuples en son sein. Cela s’est passé il y a deux millénaires autour de la Méditerranée. Et, selon la journaliste, un phénomène assez similaire se produit aujourd’hui: « Ils ont l’idée de constituer des empires, sans la démocratie, qui apportent leur culture aux barbares », soutient-elle.
Des immortels dans l’espace
Et lorsqu’on mêle cette référence impériale à la science-fiction, on obtient un désir de partir à la conquête des étoiles. Elon Musk, par exemple, souhaite aller sur Mars.
On peut repousser les frontières terrestres, mais aussi celles de la vie elle-même. Ces hommes richissimes espèrent même vaincre la mort. « Plusieurs d’entre eux investissent dans la capacité à repousser la mort: la duplication des cerveaux dans des ordinateurs ou la cryogénisation des corps en attendant que la science ait fait suffisamment de progrès pour leur permettre de survivre », décrit la journaliste.
De gauche à droite, Priscilla Chan, Mark Zuckerberg, Lauren Sanchez, Jeff Bezos, Sundar Pichai et Elon Musk assistent à l’investiture de Donald Trump, le lundi 20 janvier 2025. [2025 Getty Images – CHIP SOMODEVILLA]
En bref, il s’agit de construire un « homme supérieur ». Quant à nous, simples sujets, nous perdons la maîtrise de nos données.
Devant ce constat, Raphaëlle Bacqué appelle à un sursaut en Europe, tant au niveau juridique que culturel et technologique. L’objectif: rester souverains vis-à-vis de ces grands patrons du digital. Faute de quoi on pourrait bien entendre l’un des trois milliardaires cités plus haut déclarer: Veni, vidi, vici.
>> A revoir dans Geopolitis :
Les nouveaux oligarques / Geopolitis / 26 min. / le 8 juin 2025
Propos recueillis par Pietro Bugnon
Adaptation web: Antoine Michel