En 2022, la metteuse en scène Tatiana Frolova a choisi l’exil pour pouvoir continuer son travail critique et documentaire sur la Russie de Poutine. Aujourd’hui avec la troupe du KnAm, elle continue de créer depuis Lyon. Son dernier spectacle « I’m Fine » est à voir à l’Usine à Gaz de Nyon (VD) les 19 et 20 mars.
« Si on était restés, soit on aurait été tués, soit on aurait été passés à tabac dans la rue de façon absolument atroce », explique la metteuse en scène russe Tatiana Frolova dans l’émission « La vie à peu près » du 6 mars.
Fondatrice en 1985 du Théâtre KnAM à Komsomolsk-sur-l’Amour, une ville industrielle de l’Extrême-Orient russe, elle y a développé pendant plus de trente ans un théâtre documentaire, politique et poétique, souvent critique envers le pouvoir en place, ce qui lui a valu une reconnaissance dans le milieu du théâtre indépendant russe (notamment plusieurs nominations et un prix au prestigieux festival Masque d’or).
Mais petit à petit, le KnAM a été vu comme un « agent de l’étranger » avec ses subventionnements de théâtres partenaires européens. Puis ses membres ont été considérés comme des antipatriotes et des traîtres, et ont dû pratiquer leur théâtre dans une semi-clandestinité.
Le choix douloureux de quitter la Russie
En février 2022, suite à l’invasion de l’Ukraine, la metteuse en scène russe doit se résoudre à fermer son théâtre. Devenue une cible pour le régime de Poutine et ayant reçu des commentaires haineux et des menaces à peine voilées, la troupe fait le choix douloureux de quitter le pays.
Grâce à l’énergie de leur traductrice française Bleue Isambard et au soutien financier d’un réseau de théâtres francophones (Théâtre des Célestins à Lyon, TPR à La Chaux-de-Fonds, Théâtre National de Bruxelles, Comédie de Valence et d’autres), Tatiana Frolova et ses compagnons d’infortune réussissent à sortir du pays, via le Kirghizistan, seul pays accessible depuis la Russie sans passeport.
« Lorsque j’ai passé pour la dernière fois la porte de mon théâtre, j’ai hurlé car je savais que je ne reviendrais plus jamais là », se souvient avec émotion la metteuse en scène avant d’évoquer son soulagement au moment de franchir la frontière kirghize: « Jusque là, j’étais complètement tremblante et absolument effrayée. Et là, j’ai pu respirer. »
Lorsque j’ai passé pour la dernière fois la porte de mon théâtre, j’ai hurlé car je savais que je ne reviendrais plus jamais là
Tatiana Frolova L’arrivée en France et l’accueil à Lyon
A leur arrivée à Paris, « on arrivait à peine à parler et on tenait à peine debout », se souvient Tatiana Frolova. Puis la troupe se rend à Lyon où elle est accueillie par Patrick Penot, ancien directeur du Théâtre des Célestins et du festival Sens Interdits, qui les connaissait depuis 2011 lorsqu’il avait programmé leur spectacle « Une guerre personnelle ». A cette occasion, l’homme de théâtre avait fait cette déclaration prémonitoire: « Tatiana, ici c’est ta deuxième maison ».
Alors que la France et d’autres pays européens accueillent des milliers d’Ukrainiens et Ukrainiennes qui fuient la guerre, Tatiana Frolova et la troupe ne se sentent pas à leur place: « On brûlait de honte d’être Russes (…). Puis, on a fini par comprendre qu’on avait aussi le droit de vivre et peut-être même d’être protégés. Et rapidement, le gouvernement français nous a accordé protection et asile. »
>> A écouter, le cinquième et dernier épisode de la série La vie à peu près consacré à Tatiana Frolova, qui évoque l’exil : Tatiana Frolova 5/5 – Lʹexil et un nouveau départ / La Vie à peu près / 29 min. / le 6 mars 2026 Une philosophie positive de l’exil
Depuis qu’elle est en France, Tatiana Frolova a développé une philosophie positive de l’exil, refusant de se transformer « en statue de sel comme la femme de Loth dans la Bible qui regarde constamment en arrière ». Pour elle, ces retours dans le passé dévorent le présent. « C’est comme si tu ne pouvais pas vivre et que tu devenais une sorte de zombie ». Aujourd’hui, son présent, c’est sa vie à Lyon et un retour en Russie impossible à imaginer, même à moyen ou long terme.
Mais la metteuse en scène reconnaît que d’autres membres du KnAM vivent l’exil de manière beaucoup plus difficile qu’elle, à l’image d’Iryna, une des comédiennes de la troupe qui souffre énormément, tout en réalisant que « finalement la Russie qui lui manque est une Russie qui n’existe plus aujourd’hui. »
La création artistique depuis la France
A Lyon, le théâtre KnAM continue de dénoncer « le régime criminel de Poutine ». En octobre 2023, il présentait au festival Sens interdits « Nous ne sommes plus… », leur premier spectacle conçu sur sol français qui raconte leur exil à partir de leurs souvenirs, des objets emportés, de témoignages, de photos et de vidéos.
>> A lire, un article de 2023 : « Nous ne sommes plus… », confessions d’un théâtre russe en exil
Dans leur dernier spectacle, intitulé « I’m Fine », les membres du KnAM racontent cette fois-ci leur nouvelle vie en France: il est question de fleurs, de cuisine, mais aussi d’incompréhension et du poids des choses. Créé à l’automne 2025, il est présenté à l’Usine à gaz à Nyon les 19 et 20 mars.
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>> A lire aussi un article sur le spectacle « I’m Fine » qui a déjà été montré à La Chaux-de-Fonds en automne 2025 : « I’m Fine », le message d’adieu à la Russie du Théâtre KNAM
Des propos recueillis par Thierry Sartoretti
Adaptation web: Andréanne Quartier-la-Tente
« I’m Fine » de Tatiana Frolova et du KnAM Théâtre. A voir à l’Usine à Gaz de Nyon les 19 et 20 mars 2026.
Une table ronde avec Tatiana Frolova et Mikhaïl Chichkine est organisée le 19 mars 2026 à l’issue du spectacle. La conversation portera sur l’opposition au régime russe et les enjeux de l’exil.