Il y a tout juste un mois, l’aéroport de Munich a fermé pour la nuit alors que six avions étaient encore sur le tarmac, prêts à décoller. Personne n’étant plus disponible pour faire débarquer les passagers, il a été décidé de les laisser enfermés dans leur avion toute la nuit. Retour sur un cafouillage hors norme qui a scandalisé l’Allemagne.

En Europe, de nombreux aéroports ne sont pas opérationnels la nuit, à l’instar de celui de Genève. A partir d’une certaine heure, les pistes ferment et la majeure partie du personnel quitte les lieux jusqu’à que les équipes du matin prennent la relève. Les vols qui n’ont pas pu décoller à temps sont reportés au lendemain ou annulés, les passagers placés dans des hôtels si la compagnie a eu le temps de s’organiser.

A Munich, l’un des deux « hubs » de la compagnie allemande Lufthansa, propriétaire de Swiss, l’aéroport ferme à minuit, parfois un peu plus tard si des dérogations ont été obtenues. Mais dans la nuit du 19 au 20 février, tout ne s’est pas déroulé comme prévu…

Des avions parqués à l’écart des terminaux

En raison de la neige, les décollages prennent du retard, notamment parce que le dégivrage des appareils prend plus de temps que prévu. Face à la congestion, l’aéroport indique à certains avions de gagner des places de stationnement à l’écart des terminaux en attendant que de la place se libère au poste de dégivrage.

Un Airbus A321 de Lufthansa sur une aire de dégivrage de l'aéroport de Munich. [Keystone - Peter Kneffel] Un Airbus A321 de Lufthansa sur une aire de dégivrage de l’aéroport de Munich. L’accumulation de glace sur un avion, en particulier sur les ailes, peut gravement compromettre le décollage et le vol. [Keystone – Peter Kneffel]

Mais l’heure avance. Petit à petit, les différents employés de l’aéroport terminent leur service et rentrent chez eux. Alors que les derniers appareils décollent, il devient évident que six avions qui n’ont pas encore pu passer au dégivrage n’auront pas le temps de quitter Munich avant la fermeture des pistes. Il faut les rappeler et débarquer les infortunés passagers pour les diriger vers des hôtels, puis les répartir dans des vols prévus le lendemain.

Problème: faute de place ou de personnel encore disponible, il n’est plus possible de ramener les six avions à une porte d’embarquement rattachée à un terminal. Il faut donc faire sortir les passagers par des escaliers et les transporter en bus. Mais au moment où l’aéroport en prend conscience, il est déjà trop tard: tous les chauffeurs ont terminé leur service et sont rentrés chez eux. Il faut se rendre à l’évidence: libérer les passagers qui patientent dans leur avion depuis déjà plusieurs heures n’est plus possible en raison d’un enchaînement de cafouillages.

Il est décidé… de ne rien faire

Faute de solution conventionnelle à disposition, il est alors décidé… de ne rien faire et d’attendre que la situation se résolve d’elle-même le lendemain matin, lorsque les premiers chauffeurs de bus prendront leur service. Tant pis pour les passagers prisonniers dans leur avion: ils dormiront dedans. Les quelque 600 voyageurs concernés apprennent la nouvelle avec consternation, en particulier ceux de quatre vols qui devaient durer aux alentours d’une heure: deux de Lufthansa vers Copenhague et Gdansk et deux d’Air Dolomiti (une filiale de Lufthansa) vers Graz et Venise.

Si les longs-courriers sont généralement aménagés pour qu’une nuit à bord soit supportable, rien de tel dans les courts-courriers concernés ici, des Airbus A320 et des Embraer 195: l’écartement des sièges est réduit, il n’y a souvent pas de couvertures ni d’oreillers à bord et généralement pas de plateau-repas. L’eau et les snacks, eux, sont disponibles en quantité limitée.

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La cabine d'un Airbus A320 de Lufthansa (image d'illustration). [GNU Free Documentation License, Version 1.2 - Konstantin von Wedelstaedt] La cabine d’un Airbus A320 de Lufthansa, pour illustration. [GNU Free Documentation License, Version 1.2 – Konstantin von Wedelstaedt] Des familles à court de couches

D’après les témoignages de passagers retenus à bord, la nuit a été longue: une température fraîche, pas de couverture, rien à manger ni à boire à l’exception de quelques bouteilles d’eau, a raconté au tabloïd danois Ekstra Bladet un couple accompagné de leurs deux jeunes enfants, qui revenaient de Thaïlande et avaient fait escale à Munich avant de rentrer à Copenhague. A travers les hublots, ils décrivent l’aéroport qu’ils ont pu apercevoir toute la nuit. Un autre témoignage dans la Suddeutsche Zeitung fait état de familles tombées à court de couches dans un avion d’Air Arabia, l’un des six vols touchés.

« Les vols peuvent être annulés à tout moment, ça d’accord… Mais laisser les gens dans l’avion pour une durée indéterminée est inacceptable », s’est indigné un passager dans les colonnes du journal Bild. Dans le vol le plus impacté, celui à destination de Copenhague, environ huit heures se seraient ainsi écoulées entre le moment où les passagers ont commencé à embarquer et celui où ils ont pu ressortir, selon plusieurs sources.

La presse allemande dénonce un « scandale »

A aucun moment les passagers ne se sont retrouvés en danger, a toutefois assuré la compagnie Lufthansa lors d’une conférence de presse donnée quelques jours après l’événement, conjointement avec l’aéroport, après que les médias allemands se sont emparés de ce que beaucoup d’entre eux ont appelé le « scandale » de Munich. Interrogée par la RTS, Lufthansa assure que les appareils sont restés connectés au réseau électrique et chauffés toute la nuit.

Combien de temps exactement les passagers sont-ils restés enfermés à bord? Y avait-il de la nourriture et de l’eau en suffisance et qu’ont reçu exactement les passagers? Sur ces points, Lufthansa a refusé de répondre aux questions de la RTS, se bornant à indiquer que « les équipages ont tenu les passagers informés et leur ont proposé, dans la mesure du possible, les services de restauration disponibles à bord ». Des témoignages confirment une ambiance demeurée relativement apaisée, avec un personnel confiné lui aussi et resté à l’écoute des passagers.

Sur les forums spécialisés dédiés à l’aviation, on s’interroge néanmoins sur le risque pris en optant pour le maintien à bord des passagers toute la nuit. S’attendant à voler une heure à peine, tous les passagers à risque avaient-ils pensé à emporter une réserve de médicaments essentiels? Et quid du risque de thrombose veineuse? Ou encore, que se serait-il passé en cas d’altercation entre l’équipage et des passagers excédés, ou si quelqu’un avait décidé d’ouvrir l’une des portes d’un appareil et avait chuté sur le tarmac?

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Le Parquet ouvre une enquête

Du côté du monde politique allemand, l’affaire n’est pas non plus passée inaperçue. « La situation des personnes à bord des avions était tout simplement inacceptable. Une telle chose ne doit pas se produire. Dès que les faits ont été rendus publics vendredi, j’ai ordonné l’ouverture d’une enquête immédiate », a indiqué à Bild le ministre des Finances de Bavière et président du conseil de surveillance de l’aéroport Albert Füracker (CSU).

La situation des personnes à bord des avions était tout simplement inacceptable. Une telle chose ne doit pas se produire

Albert Füracker, ministre des Finances de Bavière

Même son de cloche du côté du député CDU au Bundestag Christoph Ploss, coordinateur du tourisme au sein du gouvernement allemand, pour qui un tel événement porte gravement atteinte à la réputation de l’Allemagne et peut inciter les touristes et les voyageurs d’affaires à éviter le pays. « Il doit y avoir des conséquences », réclame-t-il.

Le Bild est même allé jusqu’à demander à un avocat si Lufthansa ou l’aéroport de Munich pourraient être pénalement responsables de séquestration [lire deuxième encadré], tandis qu’un autre avocat constate qu’un délit de non-assistance à personne en danger pourrait être envisagé si une situation d’urgence s’était déclarée à bord. Saisi, le parquet de Landshut a ouvert une enquête pour faire toute la lumière sur les faits.

Les pompiers auraient pu résoudre la crise

Parmi les principales interrogations: pourquoi les services de secours n’ont-ils pas été appelés pour libérer les passagers? « Nous l’avons envisagé, mais il a été décidé de ne pas aggraver la situation et d’attendre les bus [le lendemain matin, ndlr] », a répondu l’aéroport en conférence de presse, admettant une erreur d’appréciation. Sur le moment, il semble n’être apparu à personne que garder 600 passagers enfermés toute la nuit dans leur avion constituait en lui-même un cas d’urgence: « Cette nuit, aucune situation nécessitant l’intervention des services d’urgence ou d’une autorité extérieure ne s’est produite. Dès lors, personne n’a déclaré d’urgence », a ainsi répondu l’aéroport de Munich à la RTS.

Les pompiers disposent d’escaliers spéciaux permettant aux personnes de descendre d’un avion. Un éventuel transport vers un bâtiment de l’aéroport aurait également pu être organisé

Siegfried Maier, président du syndicat allemand des pompiers

Présentée comme inextricable, la situation ne l’était pourtant pas tant que ça, à en croire le syndicat allemand des pompiers. Il aurait suffi de les alerter pour qu’ils ramènent les passagers dans un terminal. « Les pompiers des aéroports disposent d’escaliers spéciaux permettant aux personnes de descendre d’un avion […] Un éventuel transport vers un bâtiment de l’aéroport aurait également pu être organisé. Pour cela, on aurait pu utiliser par exemple des véhicules des pompiers et de la police fédérale », a expliqué son président Siegfried Maier dans le Spiegel quelques jours après le scandale.

« Nous manquons tous d’informations sur les raisons pour lesquelles les pompiers de l’aéroport ne sont pas intervenus », résume-t-il.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:M%C3%BCnchen,_Flughafen,_Fluggastbus,_4.jpeg [CC BY-SA 4.0 - Renardo la vulpo] Des bus sur le tarmac de l’aéroport de Munich en avril 2024. [CC BY-SA 4.0 – Renardo la vulpo]

Vincent Cherpillod