Cinéaste et plasticien, le jeune auteur français Timothée Zourabichvili sidère avec un premier roman coup de poing intitulé « Plomb ». L’histoire banale et terrible d’un infanticide, racontée à travers les pensées glaçantes d’un faux couple à peine sorti de l’adolescence.

Si les enfants ne naissent pas dans les roses, leurs géniteurs, eux, sont parfois dans les choux. Avec « Plomb », son premier roman, Timothée Zourabichvili met en scène un garçon et une fille à peine sortis de l’adolescence qui se retrouvent, à leur corps défendant, parents d’un bébé né en cachette. Aucun romantisme à espérer de cette fausse famille: le garçon décide de se débarrasser de cette « chose », ce « truc », ce « problème », il a un plan et le mènera à son terme.

Sans cadre ni date, l’histoire a la triste banalité d’un fait divers universel. L’écriture, elle, raconte tout autre chose, précipitant la lectrice, le lecteur, dans les pensées de ces deux jeunes criminels. Dans une narration proche de l’oralité, chiche en fioritures comme le sont ses protagonistes, « Plomb » navigue de manière virtuose entre deux consciences que seuls un silence pesant et une incapacité à ressentir semblent unir.

L’emprise masculiniste

En permission de la caserne où il apprend l’art de manier les armes, le garçon ne considère la jeune fille que comme « un trou », et l’acte d’amour n’est pour lui que l’action de « deux machines qui s’emboîtent et s’agencent comme elles peuvent ». Sous l’influence écrasante d’un père dominateur, chef d’entreprise traitant ses employés de « poids », le jeune homme obéit à un imaginaire masculiniste d’une brutalité désinvolte.

Il faut savoir aller au-devant du désir d’une fille (…), savoir ce qu’elles sont incapables de savoir par elles-mêmes: qu’elles en ont envie, mais qu’elles ont trop honte de le faire, donc il faut avoir du courage et les prendre en main comme on prend en main un orphelin, un petit chien loin de son maître.

Extrait de « Plomb » de Timothée Zourabichvili

Egalement asservie par les injonctions traditionnelles de son sexe, la fille se soumet au plan meurtrier du garçon tout en éprouvant, elle, toute l’horreur de la situation. Au déni de grossesse succède ainsi le déni de maternité. Le nouveau-né qui agite son panier n’aura pas de nom, pour ne pas prendre le risque de l’humaniser. Abandonnant l’acte criminel à son sinistre acolyte, la jeune femme se jette dans le vide, seule fuite possible à qui conserve un résidu de conscience.

D’abord un film

Éprouvant par l’absence d’affects qu’il déploie, le roman émane d’un désir de comprendre, de l’intérieur, les motivations de ses personnages déshumanisés. Car « Plomb » naît sous la forme d’un projet de film. Cinéaste et plasticien formé à la HEAD de Genève et à la Fémis de Paris, Timothée Zourabichvili s’est d’abord mis à l’écriture pour pouvoir transmettre aux acteurs le ressenti de ces deux taiseux.

Ce livre, c’est vraiment le résultat de cet échange entre écriture et image. Pour préparer la direction des acteurs, j’ai tenté d’écrire ce que chacun avait dans la tête, ou plutôt la manière dont chacun voyait l’autre. J’y ai reconnu un intérêt particulier qui m’a fait poursuivre l’écriture.

Timothée Zourabichvili, auteur de « Plomb »

Au passage, le jeune artiste y découvre une langue, un ton qui prend possession de la page, étendant son rythme et sa musicalité aux dimensions d’un roman. Et cette mise à nu d’êtres sans boussole morale en dit long sur les fantasmes de notre temps, quand la rhétorique guerrière prend le pas sur l’imaginaire et réduit à néant nos pulsions d’empathie.

Nicolas Julliard/sf

Timothée Zourabichvili, « Plomb », ed. Sabine Wespieser, janvier 2026.

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