L’autrice suisse Alice Bottarelli signe un roman d’anticipation dont l’intrigue se déroule dans un bâtiment en forme de donut, le Vortex, devenu en 2075 une communauté autosuffisante. Aussi prenant dans sa narration que dans sa forme, « Donutopia » intègre d’autres formes de langue et d’écriture.

« Donutopia » est né de l’impulsion du Centre de compétences en durabilité de l’Université de Lausanne de produire un récit sur la transition écologique et sociale. L’intrigue du roman se déroule au bord du Léman, du côté de l’Université de Lausanne, où est érigé depuis 2020 un bâtiment circulaire nommé Vortex qui abrite des logements dédiés au personnel académique.

« J’intervenais dans une classe de géosciences, qui avait comme mission de se demander comment le Vortex pouvait être le lieu d’une utopie. Cette utopie devait rentrer dans les limites de la « théorie économique du Donut » [de l’économiste britannique Kate Raworth], qui respecte les limites planétaires et une forme de plancher social. Comment est-ce qu’on l’on pourrait avoir un monde durable et juste, donc décroissant et low tech? J’ai donc commencé cette collaboration avec les étudiants et ensuite j’ai continué l’aventure seule », explique Alice Bottarelli dans Quartier livre du 15 mars.

Le Vortex, une communauté post-baba

Dans « Donutopia », qui se déroule dans les années 2070, le Vortex est devenu un « bolo », une communauté post-baba. C’est là que débarque Henri, qui s’est réfugié pendant trente ans dans un bunker des Alpes suisses avec sa femme enceinte pendant les « Troubles », dans une perspective survivaliste. Contraint de sortir pour explorer un monde qu’il croit dévasté, Henri va découvrir qu’entre béton et forêts, la vie a repris le dessus et que rien ne ressemble à ce qu’il imaginait. Le monde a continué, s’est régénéré et réorganisé. « De petites communautés ont émergé et se débrouillent très bien, malgré ses craintes », souligne l’autrice suisse, qui réside à Berne.

La communauté du Vortex l’accueille, le nourrit. Henri se méfie, toujours. Mais rien ne dérape, donnant lieu à une lutte intérieure entre son mental et ses émotions. Un combat intime familier à l’autrice, qui a beaucoup séjourné dans des écovillages par intérêt personnel et pour se documenter. « J’avais à l’intérieur de moi cette lutte entre avoir envie de me plonger complètement dans un côté un peu niais, un peu kitsch et tout à fait joyeux qui me faisait vraiment du bien, et en même temps un esprit critique qui n’arrêtait pas de s’allumer. Comme s’il fallait que l’ironie se réveille. J’ai donc injecté cette ironie dans le texte pour créer cette dialectique au sein du personnage entre l’envie communautaire et la terreur que représente autrui pour lui », indique Alice Bottarelli.

S’amuser avec la langue

Troisième roman de l’autrice romande, « Donutopia » donne à lire plusieurs natures de textes différentes. Le narrateur, Henri, s’exprime par l’écrit et tient un journal dans lequel figurent ses ratures, des mots barrés, qui montrent ses impensés ou ce qu’il n’a pas envie de formuler trop visiblement. Le texte du roman est parfois imprimé tout serré, comme si Henri écrivait dans les marges des livres.

« C’est venu en cours d’écriture, par jeu et par envie d’explorer quelque chose de joyeux et de rigolo, explique l’autrice. Le personnage manque de papiers et cela se marque concrètement dans son écriture. J’avais envie de l’incarner de la même manière que j’avais envie d’incarner une nouvelle manière de parler des gens du futur, qui ont peut-être aussi eu un peu soif, donc ont tendance à raccourcir les mots pour économiser de la salive. Ils ont aussi plein de stratégies de mixité linguistique, vu que l’on imagine qu’il y a peut-être plus de migrations, plus d’inclusivité dans le langage. Comme j’avais le champ libre pour imaginer le futur, j’avais envie de m’amuser aussi avec la langue ».

J’ai compris d’où vient l’accent des gens d’ici. (…) Leur phrasé, là-dehors dans le vaste monde sous le ciel infini, a évolué vers une langue à la mesure des épreuves traversées. Ils coupent le milieu ou la fin des mots comme s’il faisait trop soif ou trop chaud pour s’éterniser. Ce défaut d’articulation, ils le remplacent par de l’émotion dans la voix.

Extrait de « Donutopia » de Alice Bottarelli

Si les récits post-apocalyptiques ou tragiques sont nombreux à être publiés, les seuls écrits positifs relèvent du techno-solutionnisme, soulève Alice Bottarelli. « En gros, ce sont l’IA ou la technique qui vont nous sauver. Et je n’avais envie ni de l’un ni de l’autre, parce que je ne crois pas au techno-solutionnisme et que je n’ai pas du tout envie de croire à l’apocalypse. Ce mandat était donc aussi l’occasion de réfléchir à ce que l’on peut proposer comme futur désirable. Pas forcément un futur idéal, mais un futur que l’on peut défendre. C’était la chose qui me tenait le plus à cœur ».

Propos recueillis par Ellen Ichters

Adaptation web: Melissa Härtel

Alice Bottarelli, « Donutopia », éditions Verticales, février 2026