Surnommée « l’Île des Dieux », Bali voit son image idyllique se ternir sous l’effet de la pollution plastique, de l’urbanisation croissante et des tensions liées au tourisme de masse. En réponse, des mesures émergent pour préserver la perle indonésienne.

Entre villas de luxe, plages de sable fin, récifs coralliens et rizières luxuriante, Bali projette sur les réseaux sociaux l’image d’une destination de rêve. Cette présence massive en ligne contribue à attirer toujours plus de visiteurs, mais aussi à concentrer le tourisme dans certaines zones du sud de l’île, notamment à Canggu, Ubud et Seminyak.

Ainsi, en 2025, Bali a franchi un seuil inédit avec plus de 7 millions de touristes internationaux, soit un bond de 75% par rapport à 2015, un record pour cette île de moins de 6000 km².

En parallèle des images de carte postale, les publications « attentes vs réalité » se multiplient sur les réseaux sociaux. Elles révèlent des images de plages qui croulent sous les ordures, des routes complètement saturées et des sites touristiques bondés. Certaines vidéos montrent également des décharges à ciel ouvert derrière les façades d’hôtels de luxe. D’autres images, devenues virales, documentent l’effondrement de blocs de calcaire dans la mer, lié à l’excavation de falaises pour la construction de villas dans le sud de l’île.

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Un malaise grandissant chez les Balinais

Face à ces dérives, une partie de la population locale exprime son ras-le-bol. Certains locaux dénoncent notamment la hausse des prix, la disparition progressive des terres agricoles et l’accès de plus en plus restreint à certaines zones côtières. Si le tourisme reste vital pour l’économie locale, ses bénéfices sont souvent perçus comme inégalement répartis, tandis que les nuisances qui l’accompagnent – bruit, trafic, pollution – pèsent avant tout sur les populations locales.

Des localités comme Canggu, autrefois village de pêcheurs, se sont transformées en destinations prisées par les surfeurs et les fêtards du monde entier. D’autres localités comme Uluwatu ou Seminyak ont suivi la même trajectoire. Le développement touristique a donné naissance à des cafés et restaurants à l’européenne, où l’on sert des brunchs « instagrammables », ainsi qu’à des studios de yoga « premium » et des espaces de coworking. Souvent pensés pour une clientèle internationale, ils proposent des tarifs proches de ceux de l’Europe.

Depuis quelques années, l’île attire aussi de nombreux influenceurs et influenceuses auparavant basés à Dubaï. Ils sont séduits par un environnement plus proche de la nature, un coût de la vie inférieur à celui des pays du Golfe et un cadre fiscal tout aussi avantageux. Leur arrivée agit comme un appel d’air, attirant encore plus de visiteurs et visiteuses, et renforçant la pression sur les zones les plus prisées.

Un panneau indiquant "20 résidences vendues" est visible au milieu des rizières à Canggu, sur l'île de Bali, le 22 octobre 2024. [AFP - SONNY TUMBELAKA] Un panneau indiquant « 20 résidences vendues » est visible au milieu des rizières à Canggu, le 22 octobre 2024. [AFP – SONNY TUMBELAKA] La pollution plastique comme principal enjeu

La pollution plastique constitue également l’un des enjeux majeurs de l’île. Certaines plages se retrouvent recouvertes de déchets plastiques, malgré l’interdiction des plastiques à usage unique instaurée par les autorités locales en 2019.

Ce phénomène est accentué par la mauvaise gestion locale des ordures et par les courants marins, transformant certaines plages touristiques en véritables décharges publiques.

Ainsi, la plage de Kedonganan, très prisée par les touristes, est régulièrement envahie par des déchets plastiques durant la saison des pluies. Les vents de mousson et les courants marins y charrient plusieurs tonnes de détritus. Régulièrement, des habitants, représentants du gouvernement et organisations environnementales se mobilisent pour nettoyer la plage.

Avec une population de 285 millions d’habitants, l’Indonésie est le quatrième pays le plus peuplé et le deuxième plus grand pollueur plastique au monde après la Chine. Le pays produit 3,2 millions de tonnes de déchets plastiques non gérés par an, dont environ 1,29 million de tonnes finissent dans la mer, indique le Programme des Nations Unies pour l’environnement.

Des déchets plastiques et des ordures se sont accumulés en grande quantité sur une plage de Kedonganan. [AFP - SONNY TUMBELAKA] Des déchets plastiques et des ordures se sont accumulés en grande quantité sur une plage de Kedonganan. [AFP – SONNY TUMBELAKA] Un système ancestral sous tension

Mais les effets du développement touristique ne se limitent pas aux déchets visibles. L’urbanisation rapide de Bali a profondément modifié les sols, autrefois capables d’absorber les fortes pluies tropicales. La multiplication des routes, parkings, villas et hôtels imperméabilise les terrains et perturbe les systèmes naturels de drainage. Dans le village balnéaire de Munggu, au sud de l’île, 400 villas ont été construites depuis le début de l’année 2025.

Cette pression met en péril le « subak », le système ancestral d’irrigation des rizières à Bali, reconnu pour son équilibre écologique et durable. Dans le même temps, une part croissante des ressources en eau est captée par les hôtels et les complexes touristiques, soulevant des tensions sur l’accès à cette précieuse ressource.

Des agriculteurs locaux travaillent dans les rizières en terrasses de Jatiluwih, réputées pour leurs cultures minutieusement entretenues et le maintien du système d'irrigation traditionnel du subak. [Anadolu via AFP - GARRY ANDREW LOTULUNG] Des agriculteurs locaux travaillent dans les rizières en terrasses de Jatiluwih, réputées pour leurs cultures minutieusement entretenues et le maintien du système d’irrigation traditionnel du subak. [Anadolu via AFP – GARRY ANDREW LOTULUNG]

Le 9 septembre dernier, Bali a été frappée par des précipitations record, en particulier dans le district de Badung, où se trouvent plusieurs des installations touristiques les plus fréquentées de l’île. Les inondations ont fait 19 morts. « Il n’y a jamais eu de précipitations aussi importantes », déclarait à l’AFP le gouverneur de Bali, Wayan Koster, tout en reconnaissant que des problèmes d’infrastructures ont également joué un rôle dans cette catastrophe.

Après cette tragédie, une étude sur les constructions le long de quatre grands cours d’eau a été lancée. Les autorités locales ont également annoncé le renforcement des contrôles des bâtiments qui ne respectent pas les règles de zonage.

Selon les spécialistes, la construction massive de routes et d’habitations réduit la capacité naturelle du sol à absorber l’eau. Un phénomène qui peut aggraver les inondations et amplifier l’impact des précipitations extrêmes (voire infographie ci-dessous).

Comment l'urbanisation accentue les risques d'inondation. [AFP] Comment l’urbanisation accentue les risques d’inondation [AFP] Les mesures mises en place

Face à ces dérives, les autorités balinaises ont commencé à agir. Depuis février 2024, une taxe touristique de 150’000 roupies, soit environ 7 francs, est imposée aux visiteurs étrangers. « Ce prélèvement vise à protéger la culture et l’environnement à Bali », a déclaré le gouverneur par intérim de l’île, Sang Made Mahendra Jaya.

Les autorités ont également annoncé un gel des constructions d’hôtels, villas et discothèques pour une durée de deux ans, afin de restaurer un peu de tranquillité sur l’île hindouiste. Une ambition qui semble toutefois contredite par les déclarations du président indonésien Prabowo Subianto qui a promis fin 2024 un deuxième aéroport international, avec l’objectif de faire de Bali « la future Singapour ».

De son côté, la société civile s’organise aussi. Des ONG et des militants lancent des initiatives pour encourager un tourisme plus durable, notamment dans la gestion des déchets et le nettoyage des plages.

Une réglementation visant à protéger les emblématiques rizières en terrasse de Bali de tout développement ultérieur est notamment prévue.

Des bénévoles ramassent les déchets plastiques et autres ordures échoués sur une plage de Kedonganan, sur l'île de Bali, le 31 décembre 2024. [NurPhoto via AFP - KEYZA WIDIATMIKA] Des bénévoles ramassent les déchets plastiques et autres ordures échoués sur une plage de Kedonganan, sur l’île de Bali, le 31 décembre 2024. [NurPhoto via AFP – KEYZA WIDIATMIKA] Des alternatives pour découvrir un autre Bali

Malgré la pression touristique, Bali n’a pas perdu toute son authenticité. Certaines régions, notamment dans le nord et l’est de l’île, restent relativement épargnées. C’est notamment le cas de Amed et Munduk. Elles offrent un aperçu d’un Bali plus rural, rythmé par l’agriculture, les cérémonies religieuses et la vie communautaire

Plusieurs acteurs locaux plaident pour une meilleure répartition des retombées économiques. Loger chez l’habitant, faire appel à des guides locaux ou manger dans de petits restaurants familiaux, buvettes ou échoppes typiques d’Indonésie, les « warungs », sont souvent présentés comme des leviers pour soutenir l’économie locale toute en vivant le vrai mode de vie balinais.

Hélène Krähenbühl