Huit ans d’investigation, huit témoignages de femmes, deux plaintes en cours. La journaliste de Mediapart Marine Turchi revient dans une interview à la RTS sur son enquête au long cours qui accuse Patrick Bruel de violences sexuelles. Entre omerta, prescription et courage des victimes, elle décrypte les mécanismes d’un système où la notoriété devient une arme.
Patrick Bruel est accusé de violences sexuelles par huit femmes, selon une enquête de Mediapart publiée mercredi. Le chanteur et acteur français est visé par au moins deux plaintes, l’une pour agression sexuelle et tentative de viol, l’autre pour viol.
Six autres femmes témoignent de faits qui seraient survenus entre 1992 et 2019. Par la voix de son avocat Christophe Ingrain, Patrick Bruel assure n’avoir « jamais cherché à contraindre quiconque à un acte sexuel » et n’avoir « jamais outrepassé un refus ». Il est présumé innocent.
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Huit ans d’enquête dans le sillage de « MeToo »
Interrogée par l’émission Forum pour savoir pourquoi elle avait mis tout ce temps à sortir cet article, alors qu’elle enquête sur ces faits depuis 8 ans déjà, Marine Turchi s’explique. « J’ai eu les premiers témoignages dans le sillage du mouvement MeToo, fin 2018. A l’époque, j’avais connaissance de trois témoignages, dont celui de Daniela Elstner, qui est la directrice générale d’Uni France, l’organisme qui promeut le cinéma français à l’étranger. »
Mais Daniela Elstner n’était pas prête. « Elle trouvait que MeToo en France n’avait pas eu beaucoup d’impact, que les femmes n’étaient pas beaucoup écoutées », explique la journaliste. Les témoignages, insuffisants à l’époque, sont restés dans un tiroir. Jusqu’en avril 2025, lorsqu’une nouvelle plainte pour viol déposée en 2024 relance la machine.
Le chanteur français Patrick Bruel se produit sur la scène principale du 44e Paléo Festival, à Nyon, en Suisse, le dimanche 28 juillet 2019. [© KEYSTONE / MARTIAL TREZZINI – MARTIAL TREZZINI]
« Il a fallu beaucoup, beaucoup de temps pour travailler, pour recouper tous ces témoignages, pour trouver des témoins, des confidents », détaille Marine Turchi. Et surtout, respecter le rythme des victimes: « C’est le cheminement des femmes aussi, parce que c’est douloureux. Quand j’ai recueilli le témoignage de Daniela Elstner, elle était très émue. Elle a même pleuré à plusieurs moments. Donc, vous voyez, 30 ans après, pour elle, ça reste très difficile. »
L’abus de pouvoir comme fil rouge
Pour la journaliste de Mediapart, le dénominateur commun entre les huit femmes qui accusent le chanteur est l’abus de pouvoir. « Elles dénoncent toutes un homme qui, d’après elles, a utilisé son statut, sa notoriété, son pouvoir, pour essayer d’obtenir des faveurs sexuelles, pour les agresser. »
Le récit de Daniela Elstner illustre ce mécanisme. Jeune assistante de 26 ans à un festival au Mexique en 1997, elle raconte avoir été surprise alors qu’elle rangeait les bagages des artistes. « Il serait arrivé derrière elle par surprise et l’aurait attrapée et poussée dans la voiture. Et c’est ici qu’elle aurait été agressée sexuellement, puis ensuite une tentative de viol qu’elle dénonce dans son bungalow. »
Ces femmes dénoncent de la brutalité, de la surprise et pas de la séduction
Marine Turchi, journaliste
Les propos que rapporte Daniela Elstner sont glaçants: « Tu n’es rien, personne ne te croira. Moi, j’ai du pouvoir, moi, je suis quelqu’un », lui aurait dit Patrick Bruel. « On voit bien l’usage qui serait fait de son pouvoir », analyse Marine Turchi.
Un objet à posséder
Face à ces accusations, Patrick Bruel n’a pas souhaité rencontrer la journaliste. « Je lui ai envoyé des questions très précises, très circonstanciées, avec tout le détail et le verbatim des témoignages », précise-t-elle.
La réponse de l’artiste? Il reconnaît « une forme de séduction maladroite » et affirme qu’il a pu proposer de manière directe des relations intimes », mais jure n’avoir « jamais outrepassé un refus ».
Les témoignages recueillis par la journaliste parlent d’autre chose. « Ces femmes dénoncent de la brutalité, de la surprise et pas de la séduction », insiste Marine Turchi. L’une des victimes lui a ainsi confié avoir « compris que Patrick Bruel ne cherchait pas à la séduire » mais qu’elle n’était qu’un « objet à posséder ».
L’enquête judiciaire suit désormais son cours. Patrick Bruel, présumé innocent, devra répondre devant la justice de ces accusations qui ébranlent l’image de cette icône de la chanson française.
Propos recueillis par Coralie Claude et Mehmet Gultas
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