Ariane 64, la version dotée de quatre énormes boosters à poudre d’Ariane 6, a décollé pour la première fois du spatioport européen de Kourou le jeudi 12 février. À son bord, 32 satellites de la constellation Amazon Leo. Anciennement connue sous le nom de Kuiper, Amazon Leo a récemment signé un partenariat avec MTN Satellite Communications qui lui permettra de proposer au secteur du transport maritime une offre complète sensée le démarquer de Starlink et Eutelsat/Oneweb.

Jeudi 12 février à 11h45, heure locale, la plus puissante fusée européenne a mis à feu son moteur principal et ses quatre impressionnants boosters à poudre, s’élevant rapidement au-dessus du pas de tir. Quelques secondes plus tard, un virage brusque, mais parfaitement maîtrisé, la place définitivement sur sa trajectoire ; une manœuvre impressionnante pour les habitués des vols spatiaux, mais qui rappelle en réalité celles effectuées par les missiles M51 qui équipent les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) français, et qui sont eux aussi conçus par ArianeGroup.

 

 

Ce sixième vol d’Ariane 6, qui a décollé pour la première fois en juillet 2024, marque les débuts d’Ariane 64, la version la plus puissante de la fusée avec ses quatre propulseurs d’appoint à poudre (la version à deux boosters est désignée Ariane 62). Comme nous l’avait rappelé David Cavaillolès, le PDG d’Arianespace que Mer et Marine a pu rencontrer le 12 janvier dernier à Paris : « Ariane 6 est déjà un lanceur très mature malgré sa jeunesse. Le niveau d’anomalies et de particularités rencontré après quelques tirs seulement correspond à ce que l’on observait sur Ariane 5 après plusieurs années d’exploitation. Pour 2026, nous prévoyons sept à huit vols d’Ariane 6, le début d’exploitation d’Ariane 64 et les premiers lancements commerciaux non-institutionnels, avec Amazon Leo dès février ».

Un mois plus tard, revenant sur le succès du déploiement des 32 LeoSat par Ariane 64, David Cavaillolès a ajouté : « Nous sommes fiers de soutenir Amazon Leo avec une solution de lancement européenne fiable et performante, alors même que nous entamons une série de 18 missions pour la mise en œuvre de sa constellation. Nous remercions Amazon Leo pour sa confiance et sommes fiers de l’accompagner en tant que partenaire de confiance. »

Ariane 6 se positionne sur le marché des mégaconstellations

Il faut dire que, par rapport à la précédente fusée lourde européenne, Ariane 5, la nouvelle Ariane 6 a été conçue dès l’origine pour être particulièrement performante sur le marché du déploiement de méga-constellations en orbite basse (low earth orbite – LEO), et plus uniquement sur le marché des gros satellites en orbite géostationnaire. Destinées principalement aux télécommunications et à l’Internet haut débit, ces nouvelles constellations en orbite basse ont aujourd’hui le vent en poupe, poussées principalement par la constellation Starlink de SpaceX, qui a l’avantage de pouvoir disposer de ses propres fusées réutilisables Falcon 9 pour leur déploiement.

 

Ariane 64 après son décollage.

 

Mais pour permettre une couverture mondiale et un haut début de connexion, ces constellations doivent s’appuyer sur un très grand nombre de satellites. À l’heure actuelle, SpaceX – qui vise un marché grand public en plus du marché professionnel – dispose déjà d’environ 9500 satellites Starlink en orbite. La constellation Oneweb, qui vient compléter via une offre en orbite basse les capacités plus conventionnelles d’Eutelsat, sa maison mère, opère quant à elle un peu plus de 600 satellites pour le moment. Amazon Leo, de son côté, dispose désormais de 185 satellites en orbite. Mais l’opérateur américain prévoit déjà une constellation de plus de 3200 satellites, ce qui va nécessiter dans les prochaines années près de 80 lancements, dont 18 attribués à Arianespace, la filiale d’ArianeGroup chargée de la commercialisation des lancements de fusées Ariane.

Pour Arianespace, ce premier lancement pour un opérateur commercial était donc une étape cruciale, qui a démontré sa capacité à répondre aux nouvelles attentes du marché, tout en restant compétitive face à la concurrence. Martin Sion, président exécutif d’ArianeGroup, a ainsi déclaré : « Ce nouveau succès est un jalon majeur pour le développement d’Ariane 6 car il s’agissait du premier vol en version à quatre boosters. Cette entrée en service réussie souligne, à nouveau, la qualité des équipes d’ArianeGroup et de ses partenaires européens. Désormais, l’Europe dispose de deux versions du lanceur lourd Ariane 6 pour répondre à l’ensemble de ses besoins. Nos équipes travaillent déjà à améliorer la compétitivité du lanceur grâce au développement d’évolutions qui augmenteront la capacité d’emport. En 2026, nous allons donc accélérer la production et intégrer des améliorations majeures pour qu’Ariane 6 soit encore meilleure ».

Un jalon essentiel pour la pérennité d’Amazon Leo

Mais ce premier lancement de l’année depuis Kourou, en Guyane, marque aussi une étape importante pour Amazon Leo, qui peut désormais envisager plus sereinement le développement de ses activités. En effet, le déploiement de la constellation d’Amazon repose principalement sur une nouvelle génération de lanceurs lourds qui ont, pour la plupart, connu plusieurs années de retard.

 

Un LeoSat en orbite.

 

Outre Ariane 6 (quatre ans de retards), le gros des lancements est en effet prévu à partir de la Vulcan Centaur d’ULA (cinq ans de retards et des problèmes techniques encore non résolus) et de la New Glenn de Blue Origin, une autre filiale d’Amazon (4 ans de retards). Face au glissement calendaire de ces différentes fusées, Amazon a dû se réorienter d’une part vers les tous derniers tirs commerciaux d’Atlas V-551 de ULA, avant son départ à la retraite à la fin de l’année, et d’autre part vers… son principal concurrent, SpaceX, qui s’est vu attribuer 13 lancements de Falcon 9 au profit du déploiement d’Amazon Leo.

Ainsi, l’année 2026 devrait marquer une étape clé pour la sécurisation des activités d’Amazon Leo, puisque deux autres lancements d’Ariane 6 sont prévus dans les mois qui viennent, ainsi que les premiers lancements de LeoSat par une Vulcan Centaur et une New Glenn.

Amazon Leo s’attaque au marché des télécommunications maritimes

Mais, ces derniers jours, l’actualité d’Amazon a également été marquée par les premières annonces de développement d’activités spécifiquement maritimes pour la constellation Amazon Leo. Le 10 février, la firme a ainsi annoncé avoir signé deux partenariats de distribution de services auprès d’ELCOME et de MTN.

ELCOME est un acteur déjà bien implanté dans le secteur de la connectivité embarquée, la société équipant plus de 5000 navires à travers le monde. Son rôle consistera à intégrer l’offre Amazon Leo dans les architectures de communication existantes de ses clients, qu’il s’agisse du transport maritime, des opérateurs offshore, de la pêche industrielle ou du yachting. La couverture géographique annoncée – du Moyen-Orient à l’Amérique du Nord en passant par l’Europe, l’Asie et l’Afrique – traduit une volonté de diffusion rapide sur des marchés maritimes déjà matures en matière de services satellitaires.

Autre partenaire retenu, MTN est un opérateur de réseaux basé en Floride, disposant d’implantations en Europe, au Moyen-Orient et en Amérique du Sud. Contrairement à un simple distributeur d’accès satellitaire, l’entreprise se positionne comme intégrateur de solutions de connectivité dites « convergées », combinant plusieurs constellations satellitaires et des réseaux terrestres afin d’optimiser la disponibilité et les coûts. En devenant revendeur agréé d’Amazon Leo, MTN pourra ajouter cette nouvelle couche à son portefeuille de services, en ciblant notamment la marine marchande, la grande plaisance, les opérations offshore et les lignes de ferries.

L’enjeu, pour ces deux acteurs, est moins de proposer un accès isolé que d’intégrer Amazon Leo dans des architectures hybrides déjà complexes, où redondance, continuité de service et gestion dynamique des flux sont devenues des exigences standard.

Les atouts d’Amazon Leo sur le marché de la connectivité maritime

Si Amazon Leo s’intéresse désormais au secteur maritime, ce n’est pas par hasard : la connectivité en mer devient un poste stratégique pour un ensemble croissant d’usages qui vont bien au-delà de la continuité des communication offertes aux équipages et passagers du transport maritime.

En premier lieu, la connectivité satellitaire à haut débit répond à des besoins opérationnels devenus essentiels à bord des navires : permettre des téléopérations (suivi et pilotage à distance d’équipements), assurer un tracking précis des moyens de transport ou de flotte, et faciliter la télésurveillance de sites et d’infrastructures critiques dispersés en mer. Dans un contexte où l’automatisation et la maintenance prédictive s’imposent, la possibilité de remonter des données en temps réel vers des centres de décision à terre est un vecteur de performance et de sécurité. De plus, lorsque des situations d’urgence surviennent – accident, panne, évacuation médicale – une connectivité fiable peut faire la différence entre une intervention efficace et un scénario plus périlleux.

 

Starlink s’est rapidement imposé comme un acteur majeur de la connectivité internet maritime, avec une offre souvent complémentaire de celle des acteurs historiques.

 

Sur le plan commercial et industriel, les clients potentiels sont nombreux et très diversifiés. Au-delà des armateurs et des opérateurs de transport maritime, ce sont aussi les acteurs de l’énergie offshore, les compagnies de croisière et de ferries ou encore les acteurs du yachting haut de gamme qui ont vu leurs besoins croître : connectivité passagers, communication machine-to-machine (M2M) ou encore intégration fluide avec des systèmes informatiques lourds pour l’analyse de données. Dans ce contexte, chaque segment cherche des solutions qui allient performance, sécurité et disponibilité globale.

Sur un segment de marché déjà largement dominé par SpaceX/Starlink, Eutelsat/Oneweb, Intelsat/SES, Iridium ou encore Inmarsat, la question centrale est donc celle de la plus-value que peut apporter Amazon Leo sur ce marché. Les constellations LEO promettent toutes des gains en latence et en débit par rapport aux satellites géostationnaires classiques, ce n’est donc pas forcément là que la société de Jeff Bezos pourra se démarquer. Toutefois, Amazon possède à la fois des atouts techniques et stratégiques distinctifs.

D’une part, la constellation intègre des technologies de pointe, notamment des liens inter-satellites optiques qui permettent d’opérer dans des zones dépourvues de stations sol, ou encore des antennes réseau à commande de phase qui assurent une liaison stable par mer difficile, ce qui pourrait potentiellement séduire certains clients ou fournisseurs de services.

D’autre part, la capacité à combiner la connectivité satellitaire d’Amazon Leo et le cloud computing d’Amazon Web Services (AWS) permet à Amazon de proposer à ses clients maritimes une offre numérique bien plus complète que ses principaux concurrents. Une offre combinée permet en effet aux données collectées à bord des navires d’être transférées vers des environnements cloud privés avec un niveau de sécurité et d’efficacité élevé, une compatibilité technologique et logicielle totale et un service client coordonné. Des atouts particulièrement intéressants pour des clients professionnels d’ampleur mondiale. Surtout, Amazon Leo pourrait être directement proposé aux clients maritimes actuels d’AWS, comme Matson, Seaco ou encore Deutsche Bahn Cargo.

Reste à savoir si cette stratégie suffira à bousculer un marché déjà structuré par des acteurs solidement installés. Face à Starlink, qui bénéficie d’une avance opérationnelle considérable, et à des opérateurs historiques capables de proposer des solutions hybrides éprouvées, Amazon Leo devra démontrer sa fiabilité à grande échelle. Le véritable test ne sera pas le lancement des satellites, mais leur capacité à s’imposer dans les architectures critiques des grandes flottes mondiales.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.