Dans un futur postapocalyptique, des femmes sont traitées comme du bétail par un immense roncier. Sève, jeune fille hermaphrodite et semi-végétale, promet de libérer sa sœur et parcourt le monde. Avec son conte fantastique « Le livre de Sève », la Française Charlotte Monsarrat dépossède l’humain de sa domination sur le vivant.

Dans le Roncier, les femmes ne parlent presque plus. Au sein de cette prison végétale, le langage s’est effacé au profit d’une existence consacrée à la production d’enfants. Les petits mâles sont emmenés après quelques années de vie. Les femelles, dès leurs premiers sangs, rejoignent le rang des reproductrices, nourries, protégées et calmées par le Roncier. Dans cette vie abrutissante, une femme perçoit quelques mots au-dehors de l’enclos végétal.

Parmi eux, « duramen », qu’elle offre à son enfant qui vient de naître, une fille. Ce nom est la première étincelle précieuse d’une pensée, d’une identité, d’une émancipation. Une cosmogonie de la pensée. Lorsqu’une petite sœur naît, hermaphrodite à la peau curieusement couverte d’épines, Duramen, qui collectionne les mots comme autant de trésors, la baptise Sève. Ensemble, elles tentent de s’extraire du Roncier, mais seule la cadette y parvient, avec la promesse de revenir libérer sa sœur.

Il y a longtemps, il n’y avait pas de Ronciers sur cette Terre. Puis la Racine est apparue. Les Ronciers se sont détachés de son tronc et ils ont détruit nos villes. Beaucoup d’humains sont morts. Les survivants se sont réfugiés dans les bois, emportant autant de livres que possible.

Extrait de « Le livre de Sève » de Charlotte Monsarrat Au-delà du Roncier

Hors de l’enclos, Sève découvre un monde où la guerre n’a plus lieu. Accueillie dans une petite communauté, un sylvage, elle apprend l’art de conter auprès de Petrichor, un vieux « Crieur », et son jeune disciple, le fragile Zéphyr. Un plan se dessine: ensemble, ils détruiront la Racine. Le voyage commence, dont l’histoire s’écrit en même temps dans le Livre de Sève, qui sera le témoin de la destinée unique de cet être mi-humain, mi-végétal, qui sait chanter dans la langue de la pluie, parler aux animaux, et s’enracine pour écouter la forêt. Pour raconter Sève, Petrichor emploie l’ogham, alphabet antique dont les lettres ressemblent aux arbres. Ici la réalité rejoint la fiction, puisque l’ogham est l’alphabet de l’irlandais primitif.

>> A écouter: entretien avec Charlotte Monsarrat, autrice de « Le livre de Sève » : Entretien avec Charlotte Monsarrat, autrice de « Le livre de Sève » / QWERTZ / 27 min. / mardi à 00:00 Repenser la relation entre les êtres

Pour Charlotte Monsarrat, « Le livre de Sève » est une ode à un monde où la culture de la domination humaine sur toutes les autres formes de vie s’efface au profit de liens inter-espèce. L’idée d’un roncier élevant des humains pour sa production est née d’une anecdote racontée à l’autrice par une amie témoin de la détresse des vaches mugissantes à qui l’on vient de retirer le veau.

Et si l’humain n’était plus au sommet de la chaîne alimentaire? Et si des géants végétaux nous traitaient comme nous traitons les animaux d’élevage?

Charlotte Monsarrat, autrice de « Le livre de Sève »

Par analogie, le roncier peut aisément servir de métaphore à un patriarcat à la fois protecteur et asservissant, à l’instar de « La servante écarlate » de Margaret Atwood. Pour Charlotte Monsarrat, il s’agit surtout ici d’inverser le rapport homme-nature, et insister sur le fait que son Roncier n’est « ni bon, ni méchant; il fait ce qu’il faut pour survivre » dans un monde où il a eu la possibilité de croître et dominer.

Le pouvoir du conte

Forte d’une expérience de scénariste et de cinéma d’animation, l’autrice française, qui vit proche de la nature et alimente ses sessions d’écriture de promenades avec sa chienne, a souhaité avec ce roman proposer une utopie désirable. Une invitation à écouter, s’exprimer, entendre différemment. Et quoi de mieux que le conte et son apparente simplicité pour faire passer son message? Ici, le Roncier rappelle bien sûr celui de la Belle au Bois Dormant, empêchant le Prince de réveiller sa promise. Mais chez Charlotte Monsarrat, la prisonnière est libérée par sa sœur, et c’est suffisamment rare pour avoir le mérite d’être souligné. Après tout, qui a dit qu’on avait besoin d’un prince?

Ellen Ichters / sf

Charlotte Monsarrat, « Le livre de Sève », ed. Le Tripode, mars 2026.

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