Près d’un milliard de personnes utilisent aujourd’hui l’intelligence artificielle, une personne sur trois dans les pays de l’OCDE. Un usage qui modifie profondément les habitudes de consommation, d’interaction, l’appréhension du monde. Et le développement des modèles les plus avancés est concentré entre les mains de quelques géants technologiques.

Mark Hunyadi*, professeur de philosophie morale, sociale et politique à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, interroge dans Géopolitis cette colonisation numérique et propose une déclaration universelle des droits de l’esprit humain afin de garantir sa souveraineté.

Géopolitis: Derrière l’intelligence artificielle il y a des entreprises, les géants du numérique américains notamment. Quels sont, selon vous, leurs objectifs?

Mark Hunyadi: Ça peut être des objectifs géopolitiques, par exemple prendre le pouvoir mondial sur les données, mais aussi des objectifs politiques, démocratiques ou antidémocratiques. Ça peut être plein de choses. (…) Ce que je sais, et que je crains, c’est qu’en réalité, quel que soit l’objectif qu’ils poursuivent, il devra passer par la colonisation de l’esprit humain. Ce qu’ils veulent avant tout, c’est que nous ne puissions plus nous passer de leur machine. Et c’est pourquoi ils colonisent en fait l’existence humaine.

Et les utilisateurs ne se rendent pas compte qu’ils deviennent cobayes?

C’est le problème fondamental. Il ne viendrait à l’idée d’aucune entreprise pharmaceutique de mettre sur le marché un produit qui n’a pas été vérifié, testé et validé par les autorités compétentes. Pourquoi? Parce qu’on sait bien qu’une molécule sauvage peut faire du tort au corps. Mais pour l’esprit, tout le monde s’en fout ! (…) Le scandale, c’est que des technologies comme ChatGPT, par exemple, aient pu être mises sur le marché sans aucun contrôle, ni concertation, ni avertissement préalable. Ce que je propose, c’est qu’il y ait une autorité qui prenne en compte les évolutions, les risques de ces technologies de l’esprit. (…) Qu’on déclare l’esprit humain patrimoine commun de l’humanité, ce qui donnerait un cap clair et qui viserait notamment une chose: qu’on ne puisse pas privatiser l’esprit humain. Or, aujourd’hui, les géants du numérique cherchent à privatiser notre esprit.

Vous vous êtes rendu plusieurs fois à l’Elysée pour parler de ce projet. Est-ce que les gouvernements sont sensibles à votre démarche?

En l’occurrence, ils devaient être sensibles puisqu’ils m’ont invité six fois. Donc c’est qu’il y avait un certain intérêt. Sauf que je me suis très vite rendu compte que, évidemment, je travaille sur le long terme. C’est une perspective de long terme, une déclaration universelle des droits de l’esprit humain. Mais ça ne correspondait pas évidemment, surtout en ce moment, au calendrier politique. Je fais la même chose en Belgique, où j’ai plus d’attention suivie.

Genève va accueillir en 2027 le prochain sommet mondial sur l’IA. Quel rôle pourrait jouer la Suisse ?

C’est de mettre ces sujets à l’ordre du jour. J’ai été très frappé en Inde, puisque c’était le précédent sommet, que tout le monde se posait la question de la régulation. En fait, tout le monde était pour la régulation, mais ne voyait pas trop comment faire. Tout le monde est un peu débordé. C’est pourquoi je pense qu’il faut donner un cap à ce type de régulation. Un cap général et abstrait, pour que ça permette les négociations, les variantes. Et ce cap, ça doit être la souveraineté de l’esprit humain.

>> Lire aussi: : La Suisse accueillera le prochain sommet mondial sur l’IA

* Auteur de « Déclaration universelle des droits de l’esprit humain » paru aux Presses universitaires de France 2024

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Propos recueillis par Laurent Huguenin-Elie

Adaptation web: Natalie Bougeard