Dans « Les rayons et les ombres » sorti le 18 mars, Xavier Giannoli retrace le parcours tragique de Jean Luchaire, incarné par Jean Dujardin, journaliste pacifiste qui va sombrer dans la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. Une fresque complexe et passionnante.

S’il a souvent préféré traiter de l’occupation allemande sous le ton de la comédie ou pour héroïser la résistance, le cinéma français a pu périodiquement creuser les zones d’ombre de cette période. On se souvient du marchand d’art opportuniste confondu avec un homonyme juif dans « Mr. Klein », de Lacombe Lucien, dans le film éponyme, qui rejoint la Gestapo après avoir été recalé de la résistance ou de « Marie Octobre », où une ancienne cellule de résistants cherche à déceler un traître collaborationniste en son sein.

C’est dans cette lignée que s’inscrit « Les rayons et les ombres », le nouveau film de Xavier Giannoli (« Illusions perdues », « Marguerite ») qui s’attache à éclairer le destin complexe de Jean Luchaire, journaliste ayant défendu la paix et l’amitié franco-allemande avant de sombrer dans la collaboration.

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Une fresque de 3h15

La fresque de plus de trois heures débute après la fin de la guerre avec la fille de Jean Luchaire, Corinne (la prodigieuse Nastya Golubeva, fille de Leos Carax et de l’actrice Katerina Golubeva). Mise au banc de la société française, elle confesse son histoire et celle de son père qui nous ramène dans les années 1920. C’est à ce moment que Jean Luchaire et Otto Abetz, liés par une amitié profonde, oeuvrent pour la paix en Europe et pour l’amitié franco-allemande.

Avec l’arrivée de la Seconde Guerre mondiale, Abetz est nommé ambassadeur du Reich à Paris. Il encourage Luchaire à collaborer avec le régime nazi. Le journaliste fonde ainsi, en 1940, les Nouveaux Temps, organe de presse qui devient le porte-voix de la collaboration. Quant à Corinne, elle se lance dans une carrière d’actrice de cinéma et tente de se faire une place dans la France occupée.

Un héritage accablant

Comment un homme peut-il laisser corrompre son idéal pour devenir un pantin du régime nazi? Sans jamais chercher à réhabiliter ou à juger Jean Luchaire, Giannoli observe ses paradoxes, son opportunisme, son aveuglement, sa vénalité, soulignant à quel point la lâcheté et la compromission est potentiellement affaire de tous, et que personne n’est à l’abri de trahir ses valeurs initiales.

En posant la fille de Jean Luchaire comme la narratrice de son histoire, le cinéaste va encore plus loin, interrogeant le bagage accablant que les enfants héritent de leurs parents. Ici, Corinne Luchaire, actrice brillante qui hurle son innocence dès son premier tournage, s’affirme comme une jeune femme frappée par les choix de son père, en plus de la tuberculose héréditaire que Jean lui transmet, métaphore d’un mal insidieux qui martyrise le corps comme la collaboration déchire l’âme.

>> A écouter, le débat consacré au film « Les rayons et les ombres » dans l’émission Vertigo : Film en débat : « Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli, avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva / Vertigo / 6 min. / mercredi à 17:11 Leurre et illusion

Cinéaste du leurre et de l’illusion, Giannoli développe avec « Les rayons et les ombres » (titre emprunté à un recueil de poèmes de Victor Hugo) une variation parfaite de ses obsessions. Et même si la forme trop classique, son image grisâtre et maronnasse, aurait gagné à s’inspirer de l’esthétique baroque et décadente des « Damnés » de Visconti, avec laquelle flirte tout de même une séquence inouïe d’orgie organisée par des nazis, on traverse ces trois heures quinze d’une densité vertigineuse avec le sentiment vibrant d’avoir assisté au premier grand film français de cette année.

Rafael Wolf/ld

« Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli, avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl. A voir dans les salles romandes depuis le 18 mars 2026.