Chaque printemps, des milliers d’amphibiens traversent les routes genevoises pour rejoindre leurs lieux de ponte. Un périple souvent mortel. Face au risque d’hécatombe, habitants et autorités multiplient les initiatives.

Ce matin de mars, Véronique Meister longe une barrière de 300 mètres installée le long de la Route de Juvigny. Elle se penche et vide le seau enterré qui s’est rempli d’eau pendant la nuit. « Il y a un petit triton alpestre », dit-elle à son collègue du jour Emiliano. Tous deux font partie des bénévoles qui, chaque matin de février à mars, aident les amphibiens à traverser les routes genevoises.

En longeant la clôture, les grenouilles, crapauds et tritons tombent dans des seaux enterrés environ tous les dix mètres. Les bénévoles les récupèrent au petit matin pour les faire traverser en sécurité. Cette technique, en place depuis quinze ans sur cette route, a permis de sauver 520 amphibiens l’année dernière, estime Lise Barbu, du Karch, le Centre de coordination suisse pour la protection des amphibiens et des reptiles.

Un voyage périlleux

Début février, les amphibiens ont commencé leur migration annuelle. Leur boussole interne les guide vers leur lieu de naissance pour y pondre à leur tour. Un voyage périlleux où les routes sont des pièges mortels.

« Quand les amphibiens rejoignent leur site de reproduction, ils sont vraiment en migration en groupe en fin de journée et en masse », explique Lise Barbu. Ces animaux mettent aussi du temps à traverser la route: « Un crapaud met dix à vingt minutes. Et il a tendance à s’immobiliser dès qu’un véhicule s’approche. »

Les bénévoles se relaient tous les matins de début février à fin mars [Mathilde Salamin] Les bénévoles se relaient tous les matins de début février à fin mars [Mathilde Salamin]

Le constat est implacable. « Une seule voiture peut, soit par écrasement direct, soit par le souffle qu’elle génère, écraser quasiment un tiers des individus qui sont sur la route », précise Jacques Thiébaud, coordinateur du Karch Genève.

Mi-mars, la période de ponte s’achève doucement. Les amphibiens qui ont accompli leur mission empruntent le chemin du retour vers leurs habitats d’origine. « Normalement, la migration retour est plus étalée pendant la nuit. » Malgré cela, la route reste un piège mortel pour ces animaux à sang froid, regrette Lise Barbu.

À Cartigny, une route fermée la nuit

À l’autre bout du canton, la commune de Cartigny a choisi une approche différente. Depuis février, un segment de la route forestière de Vorpillaz est fermée de 17h à 7h du matin.

Les bénévoles relèvent le nombre et le type d'amphibiens sauvés. [Mathilde Salamin] Les bénévoles relèvent le nombre et le type d’amphibiens sauvés. [Mathilde Salamin]

« C’est un détour d’environ une minute trente pour les conducteurs et conductrices », estime Nicolas Ponticelli, conseiller administratif de la commune. « Il y a une volonté au niveau du canton, avec la stratégie biodiversité 2030, de promouvoir la migration de la faune, de sauvegarder des corridors biologiques. »

Cette mesure fait suite à l’alerte d’un habitant, témoin de l’hécatombe. « Pendant trois ans, je les sauvais un par un. Mais l’année passée, il y en a eu tellement! Je me suis dit qu’on pouvait faire mieux », raconte Alexandre van Rossum. Sur les conseils de Pro Natura et du Karch, la commune a rapidement réagi en fermant temporairement cette route.

Le 10 mars dernier, une trentaine d’habitantes et habitants se sont réunis sur cette route désormais silencieuse. Une initiative organisée conjointement par la commune, Pro Natura et le Karch.

« Le but, c’est de sensibiliser la population à notre action, de leur montrer ce qui se passe la nuit », explique Nicolas Ponticelli. « Certaines personnes n’avaient pas compris pourquoi on coupait cette route. »

Sur la chaussée libérée des voitures, le groupe aperçoit des tritons. « Là, elle a le ventre arrondi, c’est parce qu’elle a tous les œufs dans son ventre », commente Jacques Thiébaud en montrant l’un d’eux.

Des solutions pérennes à l’étude Un petit triton sauvé [Mathilde Salamin] Un petit triton sauvé [Mathilde Salamin]

La fermeture nocturne reste temporaire. « Pour les prochaines années, on envisage d’autres mesures beaucoup plus pérennes », annonce Nicolas Ponticelli.

Des tunnels souterrains? Ces passages font en tout cas partie des solutions mises en avant par les associations qui œuvrent pour la sauvegarde des amphibiens. À Jussy, un projet du type est d’ailleurs envisagé et souhaité pour fin 2026-2027, « sous toute réserve de l’accord des parties » concernées, précise l’Office cantonal de l’agriculture et de la nature.

« En vingt ans, les effectifs des populations d’amphibiens ont diminué d’une manière générale de 60% dans toute la Suisse », alerte Lise Barbu. À Genève, douze espèces d’amphibiens sont recensées, sur une vingtaine en Suisse.

Les associations appellent enfin les automobilistes à la prudence. Il est recommandé d’éviter les routes forestières lors des nuits pluvieuses de février à mars, quand ces animaux sont les plus actifs.

Mathilde Salamin