Alors que Cuba est sous blocus énergétique imposé par les Etats-Unis depuis le début de l’année, la situation sociale est intenable pour la population, épuisée par les pénuries. Depuis l’ouverture de l’Internet mobile en 2018, les Cubains partagent de plus en plus leur quotidien sur les réseaux sociaux, notamment Instagram et YouTube.
Cuba, qui vit sa pire crise économique depuis plus de trente ans, a vu sa situation s’aggraver depuis la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro en janvier par les forces américaines et la fin des livraisons de pétrole que Caracas envoyait à son allié. Coupures de courant, manque d’essence, absence quasi totale de touristes: les Cubaines et Cubains sont épuisés et excédés.
Des images de protestation, notamment l’attaque d’un siège local du parti communiste par des habitants, dans la province de Ciego de Avila, à 400 km de la Havane, ont circulé à l’extérieur du pays. Mais ont-elles été vues à l’intérieur de l’île?
L’avènement des réseaux sociaux, c’est vraiment quelque chose de nouveau qui permet aux gens de communiquer, de raconter leur réalité depuis le terrain
Margot François, spécialiste des enjeux numériques à Cuba
Depuis l’ouverture du pays à l’internet mobile en 2018, les choses ont beaucoup changé en termes de circulation de l’information.
Margot François, spécialiste des enjeux numériques à Cuba, souligne dans l’émission Tout un monde que « les plateformes numériques ouvrent un terrain de discussion qui est non seulement inédit à l’échelle de l’île, mais aussi transnational. L’avènement des réseaux sociaux, c’est vraiment quelque chose de nouveau qui permet aux gens de communiquer, de raconter leur réalité depuis le terrain ».
Les réseaux sociaux permettent un récit direct, en sortant de « cette dichotomie du récit qui était soit, depuis Cuba, un récit enjolivé sur la réalité cubaine, soit depuis l’extérieur, en tout cas depuis les Etats-Unis, un récit catastrophique et dramatique de ce qui se passe et qui met entièrement la faute sur le régime. »
Conseils en temps de crise
La population utilise également les plateformes pour des conseils sur la vie quotidienne. Sur Instagram, des citoyennes, des influenceuses font part de leur stratégie de vie ou de survie, en tenant parfois un discours très direct. Ainsi, une jeune mère de famille partage ses conseils pour vivre en période difficile: « La moindre des choses que nous méritons, c’est d’être vus et entendus, sans filtre, sans maquillage ».
Or, par le passé, c’était l’Etat cubain qui chapeautait les conseils pour tenir en temps de crise: « Dans les années 90, lors de la crise qui a suivi la chute de l’URSS, les Cubains ont dû faire preuve d’ingéniosité et de débrouille. Le régime a alors envoyé des missionnaires sur toute l’île pour récolter les méthodes de survie dans tous les domaines possibles et imaginables inventés par les habitants et habitantes. L’Etat a ensuite rassemblé ces conseils dans un ouvrage qui s’appelait « Avec nos propres efforts » et qu’il a redistribué. Aujourd’hui, cette redistribution de savoir est permise de manière beaucoup plus horizontale et directe par les youtubeurs et les influenceurs sur Instagram. ».
Connexion difficile
La connectivité reste toutefois un défi. La connexion Internet est coûteuse et souvent défaillante, notamment en raison des coupures d’électricité. « Quand il y a un black-out total sur toute l’île, les antennes relais ne sont plus alimentées en électricité. En fait, le réseau numérique repose sur le réseau électrique. C’est un peu facile de la part des Etats-Unis de dire qu’il y a censure quand ce sont eux qui ont coupé l’arrivée du pétrole. Mais d’un autre côté, cela arrange aussi le régime de pouvoir justifier d’une faible connectivité due à la situation économique », relève encore l’experte.
Depuis Cuba, on n’a souvent pas accès à des sites internet à cause d’une politique de géoblocking. Finalement, bien souvent, le blocage vient de l’extérieur du pays
Margot François, spécialiste des enjeux numériques à Cuba
« Il n’y a pas vraiment de censure massive de la part du régime », explique encore Margot François. « Il y a une liste de sites censurés, mais qui sont quand même un peu désuets, comme les blogs de dissidents. En fait, depuis Cuba, on n’a souvent pas accès à des sites internet à cause d’une politique de géoblocking, un blocage d’adresses IP en provenance de Cuba de la part de services qui dépendent d’entreprises américaines. En fait, par un excès de zèle de la part de ces entreprises qui craignent des sanctions, les Cubains et Cubaines ne peuvent pas se connecter à ces services-là. Finalement, bien souvent, le blocage vient de l’extérieur du pays. »
Le régime utilise toutefois différentes méthodes pour éviter que la dissidence ne s’organise en ligne. Ainsi les dissidents politiques se retrouvent assignés à domicile, sans connexion à Internet. Le cadre légal a également évolué, autorisant le régime à couper Internet en cas de trouble à l’ordre public, comme cela a été le cas lors des grandes manifestations contre le régime de 2021.
>> Relire : Dissidents politiques sous les verrous après les manifestations à Cuba
Mais le reste du temps beaucoup d’information et de protestations circulent par messageries et sur les réseaux sociaux.
Début février, les autorités ont toutefois arrêté un collectif de jeunes, El Cuartico, qui diffusait des vidéos contestataires sur YouTube et Instagram.
Un signe peut-être qui montre que le pouvoir s’attaque à cette nouvelle forme de dissidence à Cuba: des créateurs de contenu qui ne correspondent pas aux figures classiques de l’opposition sur l’île communiste, tels que les intellectuels, artistes ou journalistes.
Propos recueillis par Isabelle Cornaz
Adaptation web: lan