« Depuis ma chimiothérapie, je n’arrive plus à me concentrer sur un livre ou sur  une simple conversation, j’ai beaucoup de mal à faire plusieurs choses à la fois et parfois même à trouver mes mots », déplore Joséphine, traitée pour une tumeur au sein.

Ces troubles cognitifs, regroupés sous les termes chemofog ou chemobrain, qui signifient « brouillard cérébral », toucheraient en moyenne un tiers des patients soignés pour un cancer. Principales fonctions impactées : la concentration, la souplesse mentale et la mémoire à court terme.

Souvent, les malades ont honte d’en parler. Et, lorsqu’ils se confient, « leurs plaintes sont fréquemment banalisées par les proches et les soignants », regrette Jean Petrucci, psychologue clinicien spécialisé en neuropsychologie à la Maison RoseUp de Paris.

La chimio n’explique pas tout

Pour tenter de comprendre l’apparition de ce chemofog, les principales études ont été menées sur le cancer du sein, mais ce phénomène peut affecter les personnes souffrant de tout autre cancer. On sait depuis une vingtaine d’années que les produits utilisés en chimiothérapie peuvent atteindre le cerveau et provoquer des dommages sur les neurones et les connexions entre eux, créant des lésions temporaires.

Pour autant, aucune molécule précise n’a pu être incriminée comme responsable du brouillard cérébral. C’est l’association de divers principes actifs (chimiothérapie, hormonothérapie le cas échéant) qui serait en cause. On remarque aussi que plus les doses et la durée des traitements sont élevées, plus les troubles cognitifs sont prolongés.

Reste que la chimio à elle seule n’explique pas tout. En effet, « jusqu’à un patient sur trois perçoit ce brouillard cognitif avant même le début des perfusions, et il persiste chez 30 % des malades après la fin du traitement », observe le Dr Antonio Di Meglio, oncologue médical et chercheur au centre Gustave-Roussy. Les troubles peuvent même apparaître après une chirurgie ou pendant une radiothérapie.

Dans la majorité des cas, ces troubles tendent à s’atténuer spontanément avec le temps

Un risque qui augmente avec l’âge

« Le chemofog est favorisé par le stress, la fatigue et l’anxiété », souligne Jean Petrucci. L’âge entre également en ligne de compte : moins on est jeune, plus le risque est important et plus il faudra de temps pour que les choses rentrent dans l’ordre. « L’inflammation, en particulier la neuro-inflammation liée à la maladie et aux traitements, pourrait jouer un rôle », rapporte le Dr Di Meglio.

Des chercheurs évoquent également des dommages sur l’ADN des cellules pouvant entraîner un vieillissement prématuré, ainsi que des atteintes au niveau des vaisseaux sanguins et de la microcirculation. Pour autant, « aucun élément ne permet d’affirmer que ces troubles sont définitifs », rassure Jean Petrucci. D’ailleurs, ceux-ci tendent à s’atténuer spontanément avec le temps dans la majorité des cas.

L’importance de l’hygiène de vie

Depuis une vingtaine d’années, les recherches sur les moyens de diminuer les troubles cognitifs liés au cancer ont considérablement progressé. Si, à ce jour, aucun médicament ne s’est révélé actif, plusieurs études ont en revanche mis en évidence l’efficacité des interventions non médicamenteuses.

Au rang desquelles l’hygiène de vie occupe une place primordiale. Selon l’oncologue, la prise en charge du brouillard cérébral et de l’inconfort qu’il entraîne au quotidien doit débuter le plus tôt possible afin d’éviter une aggravation. D’où l’intérêt de le diagnostiquer précocement, et donc d’évoquer cette gêne en consultation.

L’Institut Gustave-Roussy travaille même sur son dépistage en faisant remplir un questionnaire spécifique aux patients. Le traitement non médicamenteux passe par une alimentation équilibrée de type régime méditerranéen, qui exerce une action anti-inflammatoire.

Surtout, il est conseillé de pratiquer une activité physique adaptée (aux capacités de chacun, à l’âge…) au moins trois fois par semaine. Parmi ses multiples bénéfices sur la santé globale, on sait que le sport améliore la concentration et soulage les troubles émotionnels ainsi que la fatigue.

Les médecins se montrent également attentifs au sommeil, premier vecteur de récupération du cerveau. « On peut lutter contre les troubles du sommeil, par exemple en incitant à pratiquer la méditation de pleine conscience (mindfulness) », recommande Jean Petrucci.

L’intérêt de la réhabilitation cognitive

Cette stratégie thérapeutique permet aux patients, études à l’appui, de mieux vivre avec leurs troubles et de trouver des moyens de les compenser. Elle comprend tout d’abord des séances de psycho-éducation, qui consistent à expliquer aux malades les particularités de leurs symptômes : leur origine multifactorielle, le pronostic (favorable) et les interventions pour les réduire.

Puis on passe à l’action avec la remédiation cognitive. « Ce réentraînement intellectuel des fonctions déficitaires inclut des exercices sur la mémoire à long et à court terme », indique le Dr Di Meglio. Le programme est personnalisé en fonction du type de plainte et prévoit notamment des jeux de société ciblés : le Taboo pour travailler la fluidité verbale,

Où est Charlie ? afin d’améliorer les fonctions de repérage… Les exercices se veulent simples et ludiques. « L’objectif est que la personne retrouve confiance en ses capacités cognitives, insiste Jean Petrucci. Elle pourra, par la suite, mettre en place une routine à la maison. »

La thérapie cognitivo-comportementale en complément

Il s’agit ici de travailler avec un psycho-thérapeute les distorsions cognitives ancrées, par exemple : « avec mes problèmes de mémoire, je ne pourrai pas reprendre le travail ». Le but des séances cognitivo-comportementales ? Remodeler les schémas de pensée négatifs de manière plus réaliste, solutions à l’appui.

Ainsi, « je n’ai plus de mémoire » deviendra « aujourd’hui, j’ai oublié mon ordonnance chez moi, mais d’habitude ce n’est pas le cas ». Et « pour penser à prendre mon ordonnance à l’avenir, je vais la placer toujours au même endroit, dans une pochette de couleur vive, devant la porte d’entrée, de manière à bien la voir avant de sortir ». De quoi dédramatiser la situation et reprendre de l’assurance.

Pas de lien avec Alzheimer

Que l’on se rassure : il a été prouvé que le chemofog ne conduisait pas à la maladie d’Alzheimer, les processus physiologiques étant différents. Certaines études d’observation rapportent même, chez les personnes ayant eu un cancer, une diminution du risque de développer cette dégénérescence du cerveau. Cela reste à expliquer précisément…

Où s’adresser ?

• La réhabilitation cognitive est le plus souvent pratiquée en milieu hospitalier par des psychologues spécialisés en neuropsychologie, voire des ergothérapeutes ou des infirmiers.

• Des ateliers de remédiation cognitive sont proposés par l’association RoseUp (rose-up.fr), via le réseau de soins de support des comités départementaux de La Ligue contre le cancer (ligue-cancer.net), ou encore sur le site oncogite.com. On peut aussi consulter certains neuropsychologues et orthophonistes installés en libéral.