Dimanche soir au Hallenstadion de Zurich devant 15’000 personnes pour la quatrième date de son « Lux Tour », Rosalía a ébloui par la mise en scène de sa pop symphonique et polyglotte. En quatre actes stupéfiants et tourbillonnants de lyrisme, d’intensité et de religiosité, la chanteuse espagnole a atteint une nouvelle dimension.

Entamé en début de semaine à Lyon, le « Lux Tour » international de Rosalía a fait dimanche soir à Zurich sa seule escale suisse, avant de se poursuivre à guichets fermés jusqu’à son final le 3 septembre à Porto Rico. Au Hallenstadion comme ailleurs, la ferveur est de mise et les châles de nonne en tricot blanc ou andalous brodés sont de sortie bien avant l’entrée en scène, vers 20h40, de la chanteuse espagnole en ballerine sur « Sexo, Violencia y Llantas » après une courte introduction instrumentale. Après l’ouverture d’un gigantesque cadre de tableau servant de rideau de scène, la star surgit d’une boîte immaculée qui se mue en crucifix une fois dépliée et exécute quelques pas de danse classique en body blanc et tutu rose.  

Le ton mystique est donné. Une heure quarante durant, sous les paroles en allemand projetées sur un écran surplombant la scène, Rosalía va ainsi jouer avec les codes de la pop, les hybrider et les dynamiter. A l’image de son quatrième album polyglotte « Lux » paru l’automne dernier, dans lequel la star de 33 ans s’était entourée de l’Orchestre symphonique de Londres dirigé par Daníel Bjarnason. Là où sa tournée précédente pour « Motomani » manquait de chair instrumentale avec ses bandes préenregistrées, elle a choisi cette fois de restituer la richesse musicale et harmonique sur scène avec une vingtaine de musiciens. Un orchestre mené par la cheffe cubaine Yudania Gomez Heredia placé dans la fosse au coeur du public face à la scène et que Rosalía rejoindra sur la fin pour « CUUUUuuuuuute » (avec un emprunt au « Sweat Dreams » d’Eurythmics).

La chanteuse espagnole Rosalía, ici à Lyon le 16 mars 2026. [Getty Images via AFP - GARETH CATTERMOLE] La chanteuse espagnole Rosalía, ici à Lyon le 16 mars 2026. [Getty Images via AFP – GARETH CATTERMOLE] Etourdissantes scénographies

Le saisissant oratorio à la fois liturgique et contemporain que constituait déjà l’album évoquant le destin de saintes femmes se voit encore propulsé dans une autre dimension en live grâce à d’étourdissantes scénographies. Musiques classiques, folkloriques et électroniques se télescopent ici habilement durant quatre actes formant des tableaux en mouvement saisissants au sein desquels interviennent les danseurs et danseuses du collectif français (La)Horde qui dirige le Ballet national de Marseille.

Passé « Sexo, Violencia y Llantas », le premier acte se poursuit de manière assez dépouillée et mystique avec « Reliquia », l’impressionnant « Porcelana » tout de romantisme noir zébré de cordes et percussions, « Divinize » avec des inserts mélodiques du « Thank You » de Dido aux cordes lyriques et des danseurs qui font tourner une Rosalía toujours en tutu, puis « Mio Cristo piange diamanti » débuté a cappella sous un grand châle avant d’emprunter une stupéfiante voie mélodramatique sans tutu ni châle de religieuse cette fois. Rideau. Et place à un interlude avec des images des coulisses où (La)Horde se moque bon enfant du chant passionné et passionnel de Rosalía.

Le deuxième acte quant à lui troque le blanc pour la couleur noire des costumes aux décors et se voit mis sur orbite par un éclatant « Berghain » dont les violons et choeurs opératiques laissent rapidement place à une techno galvanisante passé le chant virtuel invité de Björk. La boîte de nuit berlinoise inspiratrice est bien là, figurant d’autres transes à venir, mais intégrant cette fois flamenco, trap, reggaeton, baile funk et rythmes latinos pour les morceaux d’avant « Lux » comme « Saoko », « La Fama » et « La Combi Versace ».

Rosalía se produit sur scène à la LDLC Arena le 16 mars 2026 à Lyon, en France. [Getty Images via AFP - GARETH CATTERMOLE] Rosalía se produit sur scène à la LDLC Arena le 16 mars 2026 à Lyon, en France. [Getty Images via AFP – GARETH CATTERMOLE] Performance hors norme

« De Madrugá », extrait de « Lux », avec claquettes flamenca et caméraman sur scène amorce la transition vers un troisième acte où culminera le chaloupé et syncopé « La Perla » avec tours de magie et jeux de mains autour de sa robe après avoir chanté en se mettant en scène façon « Portrait de Mona Lisa » photographiée dans l’encadrement doré d’une peinture sur « Can’t Take My Eyes Off You », reprise du chanteur romantique Frankie Valli de The Four Seasons. Plus téléphoné et moins intéressant, « Sauvignon Blanc » prend place sur un piano blanc perché en haut d’une estrade avec une Rosalía qui y finit couchée un laps de temps. Une ballade qui débouche sur la belle mise en scène de « La Yugular » qui voit l’Espagnole descendre lentement les marches de l’estrade sur un défilé visuel de chefs d’oeuvres artistiques. Des références qui jalonnent le spectacle comme les citations religieuses avec confessionnal, accessoires sculptés ou l’encensoir se balançant au-dessus de la scène lors de l’intermezzo.

Après ce court intermède porté notamment par le très andalou et gitan « La Rumba del Perdón », le quatrième et dernier acte voit Rosalía descendre dans l’arène pour chanter au plus proche de l’audience et de l’orchestre, tout en continuant de tisser des liens avec ce public zurichois qu’elle a remercié à maintes reprises et en vantant la beauté du bord de lac. En quelques titres qui enchevêtrent symphonique, flamenco et électronique, dont le renversant et épileptique « Despechà », la chanteuse espagnole achève sa performance vocale, musicale et scénographique hors norme en rejoignant la scène principale.

Pieds nus pour l’épilogue de « Magnolias », des drapés et plumes flottant autour d’elle alors que résonnent des choeurs liturgiques, Rosalía finit par couper le souffle après avoir relustré en vingt-cinq titres la pop contemporaine. Mémorable.

Olivier Horner