En quelques clics, la RTS a créé un chanteur virtuel disponible sur les plateformes de streaming. Cette expérience illustre l’explosion des titres générés par IA: près de deux chansons sur cinq mises en ligne sont désormais créées par des algorithmes. Un phénomène qui inquiète les artistes et favorise la fraude.

Il s’appelle Jüna. Il pourrait être une révélation musicale. Mais il n’existe pas. L’émission Mise au point de la RTS l’a créé de toutes pièces pour démontrer la facilité de générer un artiste virtuel.

Son nom, sa biographie et les paroles de ses chansons ont été entièrement écrits par ChatGPT. Ses chansons ont été composées et produites en quelques secondes par l’outil Suno. En moins d’une journée, Jüna était disponible sur les plateformes de streaming.

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Cette expérience révèle une réalité qui bouleverse l’industrie musicale. Chaque semaine, des millions de nouveaux morceaux inondent les plateformes.

Selon les données de Deezer publiées en janvier 2026, environ 60’000 titres générés par intelligence artificielle sont diffusés chaque jour. Cela représente 39% de toute la musique mise en ligne quotidiennement, contre seulement 10% il y a un an.

Une menace pour les artistes

Nous avons fait écouter notre création à la chanteuse Phanee de Pool: « Ça me crève le cœur de le dire, mais c’est pas mal. C’est hyper rageant de se dire que des trucs faits par ordinateur ont des milliards de vues. » Pour cette artiste qui passe des heures à écrire et composer, la comparaison est douloureuse.

Comme la plupart des gens, je ne suis pas capable de distinguer la chanson IA d’une chanson faite par un humain

Alexis Lanternier, directeur général de Deezer

Mais elle ne compte pas baisser les bras : « Moi, je suis heureuse de pouvoir continuer à gribouiller mes carnets avec un stylo. »

Une étude menée par la CISAC et PMP Strategy révèle que près de 25% des revenus des créateurs et créatrices sont menacés d’ici 2028. Cela pourrait représenter une perte allant jusqu’à 4 milliards d’euros.

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Deezer, la seule plateforme à étiqueter l’IA

Deezer est l’une des rares plateformes à avoir empoigné le problème. À Paris, Alexis Lanternier, directeur général de l’entreprise, écoute notre création. « Comme la plupart des gens, je ne suis pas capable de distinguer la chanson IA d’une chanson faite par un humain », admet-il.

Une étude commandée par Deezer auprès d’Ipsos en 2025 le confirme: 97% des 9000 personnes interrogées dans huit pays n’ont pas su faire la différence lors d’un test à l’aveugle. Pourtant, la grande majorité souhaite savoir s’ils écoutent de l’IA ou non.

Depuis juin 2025, la plateforme de streaming étiquète clairement les contenus créés par IA. L’entreprise a développé un outil de détection capable d’identifier avec 100% de précision la musique créée par les modèles les plus utilisés, comme Suno et Udio.

Sur la plateforme Deezer, les chansons de Jüna sont clairement étiquetées: "Cet album contient des morceaux qui peuvent avoir été créés par intelligence artificielle". Sur la plateforme Deezer, les chansons de Jüna sont clairement étiquetées: « Cet album contient des morceaux qui peuvent avoir été créés par intelligence artificielle ».

Lorsque nous testons notre création Jüna, le verdict tombe immédiatement. « On voit qu’on a un score de 99%. Ce qui fait qu’on est extrêmement confiant que c’est bien de l’IA », confirme Kamil Akesbi, ingénieur en machine learning chez Deezer.

Au-delà de la transparence, la fraude

Pour Deezer, le public est libre d’écouter ce qu’il veut, y compris de la musique générée par IA. Et au-delà de la transparence, pour l’entreprise, le plus gros problème est ailleurs. « Le vrai sujet, c’est la fraude », explique Alexis Lanternier. « C’est un outil pour les fraudeurs pour créer des chansons à très bas coûts. »

>> Revoir aussi le sujet du 19h30 sur la traque à l’IA sur les plateformes : Submergées, les plates-formes de musique en ligne lancent la traque à l'IA Submergées, les plates-formes de musique en ligne lancent la traque à l’IA / 19h30 / 2 min. / le 26 février 2026

Selon les données de la plateforme, jusqu’à 85% des écoutes de musiques générées par IA étaient frauduleuses en 2025. Les fraudeurs créent des comptes pour écouter artificiellement leurs propres créations et fausser les algorithmes de recommandation.

Lorsque Deezer détecte des écoutes frauduleuses, elle les retire du système de rémunération. L’entreprise propose désormais sa technologie de détection à l’ensemble de l’industrie musicale.

Spotify entre lutte antifraude et développement de l’IA

Spotify, le géant du streaming musical, a refusé la demande d’interview de Mise au point. En septembre 2025, la plateforme a annoncé le retrait de 75 millions de morceaux indésirables et le déploiement d’un filtre antispam. Un mois plus tard, elle s’est associée aux trois majors de l’industrie musicale pour développer des produits d’IA générative « responsables ».

Spotify défend une double approche: lutter contre la fraude tout en développant des outils d’IA avec les ayants droit. Contrairement à Deezer, la plateforme ne prévoit pas d’étiqueter systématiquement les contenus IA.

>> Réécouter le Point J sur les critiques envers Spotify et le modèle de la plateforme : Faut-il quitter Spotify ? / Le Point J / 15 min. / le 9 septembre 2025 L’IA comme outil créatif

Tous les acteurs et actrices du secteur ne voient pas l’IA comme une menace. Matteo Sorci, spécialiste en intelligence artificielle, préfère voir un nouvel instrument. « Il ne faut pas se poser la question: est-ce que je dois avoir peur de cette technologie, mais comment je peux utiliser la technologie? », estime-t-il.

Il rappelle que les algorithmes en musique ne datent pas d’hier. A la fin du 18e siècle, des compositeurs et des compositrices créaient des « Musikalisches Würfelspiel », des jeux musicaux avec des dés. Le principe: composer une matrice avec plusieurs variations d’un thème, puis tirer aux dés l’ordre des mesures à jouer. Le plus célèbre de ces systèmes est attribué à Mozart.

L’humain, il a des trous de mémoire sur scène, il a des vidéos qui ne partent pas en raison d’un problème technique

Phanee de Pool, artiste

D4N1EL, de son vrai nom Daniel, incarne cette approche créative. À 13 ans, ce jeune Suisse utilise l’IA pour transformer ses émotions en chansons. Sur Spotify, il cumule plusieurs milliers d’écoutes.

Entre Bâle et Zurich, sur le piano familial, il joue une mélodie qu’il a composée. Il l’a ensuite intégrée dans l’outil IA pour créer l’orchestration complète. « Je fais tous les textes et j’utilise l’IA comme un outil pour mettre en musique », précise-t-il. Chaque chanson lui demande plusieurs semaines de travail.

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L’humain irremplaçable

Pour Daniel et son père, Luca Mannocci, l’humain doit rester au centre du projet créatif. « C’est sûr que c’est une bonne aide, mais ça ne résout pas tous les problèmes quand on crée une chanson », souligne le père.

Le soir de notre rencontre, Phanee de Pool monte sur scène pour son spectacle intitulé « Algorithme ». Elle défend une autre forme d’IA: l’intelligence artisanale. « Au bout d’un moment, on a aussi besoin de voir ce côté humain », souligne-t-elle. « L’humain, il a des trous de mémoire sur scène, il a des vidéos qui ne partent pas en raison d’un problème technique. »

« Je pense que c’est peut-être ça qui sauvera l’artiste en fait de cette concurrence avec l’IA, c’est qu’au bout d’un moment, le public demandera du vrai », poursuit la chanteuse biennoise.

Ce soir-là, devant une salle comble, une vraie artiste et de vrais musiciens jouent devant de vrais spectateurs et spectatrices. Les algorithmes peuvent composer, mais ils ne remplissent pas les salles, du moins pour le moment.

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Léandre Duggan