Refuser de nommer les choses, c’est leur laisser gagner du terrain. Pour Charles Dantzig, la nuance permanente finit par affaiblir ceux qui l’utilisent et favoriser les tyrans. L’écrivain et essayiste français défend ainsi la clarté du langage comme un acte de résistance.

Charles Dantzig a publié en janvier un essai intitulé « Inventaire de la Basse période », c’est‑à‑dire l’époque que nous traversons: un temps dangereux où, selon lui, l’excès de nuance n’a pas sa place. Ses propos tranchés et étayés pourraient se résumer ainsi: il faut appeler un chat un chat.

Invité dans l’émission Tout un monde, il précise qu’il n’est pas opposé à la complexité ni à la finesse, bien au contraire. Mais il juge problématique le fait que la nuance soit utilisée pour justifier le comportement des puissants.

Nous ne faisons jamais de nuance en faveur des démocrates, puisque la démocratie accepte la critique en général

Charles Dantzig, écrivain

Selon lui, « à chaque fois qu’un tyran apparaît sur la scène mondiale, la nuance accourt aussitôt à son service »: hier pour Khomeiny, aujourd’hui pour Donald Trump. « Quand Khomeiny est arrivé au pouvoir, la presse de gauche du monde entier a multiplié les nuances […], alors que tout le monde savait, dès la première minute, que ce serait un tyran. »

Aujourd’hui, « c’est la presse de droite qui manque de nuance envers Donald Trump », ajoute‑t‑il, avant de rappeler que « nous ne faisons jamais de nuance en faveur des démocrates, puisque la démocratie accepte la critique en général. […] Je n’ai jamais vu de nuance adressée, en ce moment, à Keir Starmer en Angleterre. » Il explique que cette asymétrie rend la nuance « dangereuse » lorsqu’elle se met au service des tyrans.

Renoncer à la complexité face à la brutalité

A l’inverse, Charles Dantzig cite De Gaulle qui, lors d’un discours en 1942, est allé droit au but: « Premièrement, l’ennemi est l’ennemi . » A ses yeux, cette clarté reste indispensable aujourd’hui face à des figures comme Donald Trump.

Il rappelle que récemment, lors d’une conférence de presse, des journalistes ont affirmé au président américain avoir des preuves que le bombardement d’une école en Iran avait fait environ 170 morts. « Ils ont posé la question à Donald Trump, ce qui est une forme de demande de raisonnement. Il a répondu: ‘Ce sont les Iraniens eux-mêmes.’ […] Donc même si nous lui demandons de raisonner et d’expliquer, il répond par un mensonge et dit une énormité », souligne‑t‑il.

Face à un dragon qui crache du feu, il ne faut pas sortir une table d’échecs, résume-t-il. En un mot, il estime qu’il ne faut pas s’armer de complexité et de compréhension face à quelqu’un qui n’en veut pas.

Quand les extrêmes redessinent le sens des mots

Pour Charles Dantzig, les régimes autoritaires manipulent le langage pour affaiblir le réel. Selon lui, nous vivons une époque où des mots essentiels sont détournés et vidés de leur sens. L’écrivain prend pour exemple l’extrême droite, qui, selon lui, a capté et détourné des termes comme «  liberté », « alors que nous savons très bien ce qu’est leur liberté: la liberté de brutaliser les autres », souligne‑t‑il.

Le droit est une fiction, mais à laquelle il est utile de croire

Charles Dantzig, écrivain

L’extrême droite est allée jusqu’à s’emparer du mot « printemps ». « C’est fascinant, tout est printemps pour eux  », constate‑t‑il, dénonçant une » usurpation totale, comme si cette saison leur appartenait. »

Deux garde‑fous plutôt que des solutions politiques

Lorsque l’on demande à Charles Dantzig quels outils restent pour résister aux tyrannies si l’on renonce à une partie de la nuance, il répond: « Je suis écrivain, je n’ai pas de réponses de politicien à donner. » En revanche, il avance deux pistes: conserver les formes de civilité et les formes juridiques.

Car pour lui, la civilité n’est pas une faiblesse, mais un garde‑fou: « Avoir des formes, des manières, de la politesse — choses complètement abolies en ce moment — est très important, puisque la civilité permet au moins d’éroder les brutalités. »

Quant au maintien des formes juridiques, qu’il considère comme une construction fragile, il le juge tout aussi indispensable. Le droit, dit‑il, « est une fiction, mais à laquelle il est utile de croire. Et en ce moment, le droit est attaqué de toutes parts. Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, a déclaré il y a un mois sur CNN: ‘Maintenant, le temps du droit est fini, c’est la force qui décide.’ Eh bien, c’est justement là‑dessus que l’on peut s’entendre: sur des formes — de civilité entre êtres humains, mais aussi juridiques — et respectons la diplomatie internationale », conclut‑il.

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Propos recueillis par Isabelle Cornaz

Adaptation web : Miroslav Mares