Qu’est-ce que la pensée néoréactionnaire, qui influence le trumpisme? Qui sont ses figures de proue? Quelles sont ses ramifications en Europe? Décryptage dans La Matinale avec le docteur en théorie politique Arnaud Miranda.

« La pensée néoréactionnaire est une constellation intellectuelle née dans les années 2000, principalement sous la plume de blogueurs, donc exclusivement sur internet », décrit Arnaud Miranda, docteur en théorie politique associé au Centre de recherches politiques de Sciences Po en France, auteur du livre « Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire« .

Ces blogueurs « ont publié un certain nombre de textes sous pseudonyme, généralement en faisant référence de manière abondante à la culture populaire, à la culture internet », poursuit-il. Ensuite, autour de ces blogueurs « s’est constituée une forme de constellation intellectuelle, de doctrine politique qui, pendant les premières années, était confinée à Internet, mais qui s’est progressivement développée dans la sphère politique, en particulier aux Etats-Unis ».

Cette doctrine « a été réappropriée politiquement par certains acteurs du trumpisme jusqu’à devenir assez importante aujourd’hui dans la reconfiguration idéologique autour de Trump », souligne Arnaud Miranda, citant notamment l’actuel vice-président J.D. Vance.

Anti démocratie et pro Silicon Valley

« Cette constellation idéologique s’ancre dans une pensée de droite », décrit Arnaud Miranda. « En revanche, les réactionnaires, à la différence des conservateurs, veulent mettre fin à la démocratie », précise-t-il.

Et la pensée néoréactionnaire « n’est pas simplement une pensée réactionnaire classique », poursuit-il. Elle se connecte « à un courant d’origine libertarienne, donc qui veut réduire au minimum l’Etat, ainsi qu’à une culture de la Silicon Valley, donc une culture tech, c’est-à-dire assez optimiste, voire très optimiste à l’égard de la technologie ».

Un Etat-entreprise dirigé par un PDG

L’ne des figures principales de la pensée néoréactionnaire est le fondateur de ce mouvement, Curtis Yarvin, qui était initialement un blogueur. « Il considère qu’il faut mettre à bas la démocratie par la méthode d’un coup d’Etat. Et l’enjeu, c’est de remplacer la démocratie, qu’il considère comme étant inefficace et corrompue, par un Etat-entreprise dirigé par un PDG », explique Arnaud Miranda. Curtis Yarvin « pense cet Etat-entreprise sous le mode de la monarchie. Donc, le PDG ne serait pas simplement un PDG à la tête de l’Etat, mais aussi un monarque qui aurait les pleins pouvoirs ».

Curtis Yarvin a utilisé des œuvres de la culture populaire pour faire passer son message, rappelle Arnaud Miranda, citant notamment « la pilule rouge issue de Matrix, pour dire qu’il faut se désintoxiquer de la démocratie et découvrir le monde tel qu’il est ».

Curtis Yarvin veut remplacer la démocratie par un Etat-entreprise dirigée par un PDG qui aurait les pleins pouvoirs comme dans une monarchie [Elekes Andor CC BY-SA 3.0] Curtis Yarvin veut remplacer la démocratie par un Etat-entreprise dirigée par un PDG qui aurait les pleins pouvoirs comme dans une monarchie [Elekes Andor CC BY-SA 3.0]

Autres figures importantes: Nick Land, qui veut également « renverser la démocratie », mais « pour libérer l’innovation technologique » et Peter Thiel, fondateur de Paypal et Palantir, « grand promoteur de ces idées dans le champ politique et économique », « qui investit très largement le champ intellectuel dans la deuxième moitié des années 2010 pour, selon ses termes, réinventer le trumpisme après Trump ».

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Evolution du trumpisme

Arnaud Miranda souligne une nette différence entre les deux mandats de Donald Trump. Lors du premier mandat, les néoréactionnaires se rendent comptent que le trumpisme est « bloqué dans une forme de populisme et qu’il n’a donc pas de ligne claire ».

Le second mandat est influencé par des groupes idéologiques, comme les néoréactionnaires justement, « qui avaient une idée beaucoup plus claire de ce qu’il fallait faire une fois au pouvoir ». Ils entendent « créer un régime plus propice au développement de l’innovation technologique et du capitalisme numérique ».

Selon Arnaud Miranda, il y a un lien clair entre certaines décisions prises aujourd’hui par Donald Trump et ce courant néoréactionnaire. Le théoricien politique cite deux exemples issus d’idées de Curtis Yarvin: la création du département d’efficacité gouvernemental – créer une entité dont la vocation est de restructurer complètement l’Etat – et le plan pour Gaza – créer une Riviera, soit « une forme d’entreprise qui aurait un but lucratif ».

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De la morale à la brutalité

Les néoréactionnaires « témoignent d’une forme de changement de la grammaire idéologique de la position américaine », analyse Arnaud Miranda, citant l’exemple de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro.

Pour le théoricien politique, Washington est passé d’un interventionnisme justifié « sur un plan moral » et « au nom de la démocratie et des droits de l’homme » dans les années 2000 (Irak, Afghanistan), à une intervention justifiée aujourd’hui « de manière brutale, quasiment mercantile », « au nom de la stabilité du continent et des intérêts américains ».

« Cette dimension très impérialiste était défendue depuis des années par les néoréactionnaires. Ça ne veut pas dire qu’ils ont écrit la doctrine de Trump, mais ça veut dire qu’ils correspondent à ce changement de paradigme qui marque le second mandat de Donald Trump », selon Arnaud Miranda.

Interview radio: Pietro Bugnon

Adaptation web: Julie Liardet