Dans son premier roman, « La mer et son double », la poétesse et comédienne française Julia Lepère imagine un western fantastique qui mêle apparitions, portails dimensionnels et références fictionnelles. Labyrinthique et magnétique.
Dans la ville-western de P., le soleil ne se couche jamais, et tout est en permanence écrasé par la chaleur. Une femme, tournant un film qui ne sortira jamais, sent l’emprise menaçante d’un certain Peter, homme sans ombre qui mène les enfants jusqu’à la mer, d’où beaucoup ne reviennent pas. Ailleurs, l’équipage d’un cargo traverse l’Atlantique depuis la mer des Caraïbes jusqu’à l’Antarctique, et repêche Anna, une femme amnésique, trois jours après la disparition tragique de l’un des marins.
Le matelot nommé Jack, originaire du Groenland. Un tout jeune homme récemment embarqué avec eux pour sa première mission. Disparu trois jours avant qu’elle ne surgisse du néant, sur le bois de la barque …
Extrait de « La mer et son double » de Julia Lepère Jeu de pistes
Avec ce premier roman, Julia Lepère tisse le récit mystérieux de ces deux femmes, dans deux temporalités et deux lieux: l’un plongé dans la lumière, la chaleur et la sécheresse, l’autre dans l’eau et l’obscurité. Maniant une langue incandescente et tempétueuse, servie par un style oscillant entre le torrentiel et l’aride, l’autrice française incorpore à son intrigue un jeu de pistes où s’entremêlent mythes et pop culture. Les superstitions des marins, qui pensent que la mer rend un corps qui lui a été donné, rappellent aussi la résurrection de Jésus, trois jours après sa crucifixion.
L’énigmatique Peter, seul habitant de P. à ne pas posséder d’ombre, évoque Peter Pan, qui emmène les enfants à Neverland et leur fait oublier leur passé, mais rappelle également l’ange déchu qui « porte la lumière ». Un Lucifer qui aurait été téléporté dans les deux rues perpendiculaires de cette ville de P. aux allures gothiques, avec son château, son cimetière hanté, et les ruines des « Exilés », les premiers habitants du lieu, massacrés par les colons.
>> A écouter, l’entretien QWERTZ avec Julia Lepère pour « La mer et son double » : Entretien avec Julia Lepère, autrice de « La mer et son double » / QWERTZ / 30 min. / hier à 00:02
Je voulais ancrer le récit dans quelque chose de contemporain, et qui fasse aussi référence à des histoires de sorcières, de maléfices. Qu’on puisse aussi être dans une sorte de conte.
Julia Lepère, autrice de « La mer et son double », dans le podcast QWERTZ La voix des opprimés
Pour Julia Lepère, « La mer et son double » est aussi un récit de la violence des colons européens sur les Premières Nations du continent américain. Le cargo part de la ville de Savannah, en Géorgie, dont la construction a été favorisée par l’intervention des Premiers Peuples, mais également tristement connue pour avoir ignoré la loi de 1793 d’importer des esclaves. Dans le roman, les habitants de la ville de P. ont massacré les « Exilés », premiers occupants garants de l’équilibre entre l’ombre et la lumière. Par le fantastique, l’autrice et poétesse offre une voix à ces peuples décimés, dont une des croyances dit que le temps est comme un canyon qu’on peut sillonner dans un sens comme dans l’autre.
Roman-labyrinthe, « La mer et son double » sillonne les terres et les mers du fantastique, nous perd et nous repêche. Sans jamais nous faire sombrer dans l’ennui.
Ellen Ichters/mh
Julia Lepère, « La mer et son double », éd. du sous-sol, janvier 2026.
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