Créée à la Maison Saint-Gervais à Genève, jouée jusqu’au 22 février, cette version des « Trois sœurs » de Tchekhov, classique du théâtre russe, allie humour délirant, malice et amour du théâtre. On doit « Les trois sœurs à trois » au Collectif BPM, soit Catherine Büchi, Lea Pohlhammer et Pierre Mifsud.
« S’il nous était donné de recommencer la vie une nouvelle fois, mais en pleine conscience. Si la vie, celle qui est déjà vécue, n’était qu’un vulgaire brouillon, et l’autre… la copie au net, que ferions-nous? »
Méditons la pensée de ce brave lieutenant-colonel Verchinine et rendons les honneurs au véritable propriétaire de cette phrase: Anton Tchekhov. En 1901, année de la création de sa pièce « Les trois sœurs », le dramaturge mesure avec une infinie justesse un monde en train de basculer. La Russie tsariste vit son crépuscule et les personnages de Tchekhov sont autant d’âmes en peine, toutes et tous en quête d’idéaux, d’amour et de sens à leur vie. C’est cela qui se trame dans les interminables conversations des pièces de Tchekhov où chacun, chacune soliloque et personne ou presque n’écoute l’autre.
Un juste reflet du monde
A l’heure où notre monde semble à nouveau en pleine bascule, le théâtre de Tchekhov est un reflet à la fois tendre, douloureux et terriblement juste. C’est l’une des raisons pour lesquelles son répertoire occupe tant les scènes francophones ces derniers mois avec des adaptations de ses classiques: « La mouette », « Ivanov », « Platonov », « La cerisaie » et bien sûr « Les trois sœurs ».
>> A écouter, ce sujet de l’émission Vertigo sur l’omniprésence de Tchekhov : L’Edito de Thierry Sartoretti : Tchekhov est partout. / Vertigo / 2 min. / mardi à 17:08
Face à nous sur scène dans « Les trois soeurs à trois », un décor à l’ancienne signé Fredy Porras: une façade de maison de campagne, tables et vieilles chaises de jardin, c’est l’atmosphère tchékhovienne par excellence. Sauf que le cerisier a déjà été coupé et que les trois zigotos qui se retrouvent pour un anniversaire ne sont pas tout à fait nos trois sœurs russes en pleine déprime. Elga, Irène, et Machu, soit Catherine Büchi, Léa Pohlhammer et Pierre Mifsud du Collectif romand BPM, sont trois animateurs de radio délicieusement pontifiants tentant de raviver leur émission d’analyse théâtrale intitulée « A l’ombre du cerisier ». Thème du jour: « Les trois sœurs », bien sûr.
Embrouilles et incidents
Rien ne va se passer comme prévu dans cette table ronde où l’on diffuse des archives totalement improbables allant d’une mise en scène du fameux classique façon jeu Intervilles ou de cette version en langage sifflé par une troupe amateur de bergers béarnais. On est alors plus proche de Louis de Funès ou Raymond Devos que de Tchekhov. A force d’embrouilles et d’incidents, les trois larrons nous racontent la fameuse pièce et se retrouvent, à leur tour, en train de l’incarner dans un délicieux jeu de poupées russes où chaque personnage en cache un autre.
Erudite, facétieuse, grave, délirante, loufoque, ambivalente: il y a de tout dans cette pièce « Les trois sœurs à trois » concoctée par le Collectif BPM avec la complicité de Mathias Brossard et Julien Jaillot, plus le regard malicieux de François Gremaud.
Le soir de la première, le retour final au ton originel du verbe tchékhovien demandait encore quelques petits ajustements pour que cette revisitation gourmande et drôlissime puisse, à son tour, accéder au rang de mise en scène phare du répertoire tchékhovien et faire, dans un futur lointain, l’objet d’une docte analyse dans l’émission « A l’ombre du cerisier ». Analyse dont on ne se lassera jamais.
★★★★☆
Thierry Sartoretti/mh
« Les trois soeurs à trois » par le Collectif BPM, Maison Saint-Gervais, Genève, jusqu’au 22 février 2026.