Le chorégraphe Edward Clug signe une mise en scène épurée et moderne de l’opéra baroque de Rameau « Castor et Pollux », donné jusqu’au 29 mars au Bâtiment des Forces Motrices de Genève. Sous la direction de Leonardo García Alarcón, cette production explore avec audace les tourments de l’âme et l’amour fraternel.
Dans la mythologie grecque, « Castor et Pollux » raconte l’histoire des fils jumeaux de Léda, épouse de Tyndare, roi de Sparte. Séduite par Zeus et métamorphosée en cygne, Léda pond deux œufs. Castor et Clytemnestre, tous deux mortels, naissent de l’œuf fécondé par Tyndare, Pollux et Hélène, enfants divins, de celui fécondé par Zeus.
Dans la version présentée à Genève de l’opéra de Rameau créé en 1737, l’intrigue s’ouvre sur la mort de Castor, tué par son rival Lincée dans un contexte de guerre. Télaïre, qui aimait Castor, supplie Pollux – lui-même amoureux d’elle – de tout faire pour arracher son frère aux Enfers.
Pollux renonce à l’amour de Télaïre pour sauver Castor, mais celui-ci refuse que son frère prenne sa place. Il n’accepte de revenir sur Terre que le temps de consoler Télaïre. Touché par tant de vertu, Jupiter accordera finalement l’immortalité aux deux frères, qui prendront place dans une constellation du Zodiaque.
>> A écouter, la chronique sur l’opéra « Castor et Pollux » présenté à Genève : « Castor et Pollux » de Rameau au Grand Théâtre de Genève, l’amour fraternel inconditionnel / Musique matin / 14 min. / hier à 07:09 Un entrelacement de danseurs et chanteurs
Sur la scène du Bâtiment des Forces Motrices (BFM), exit le baroque luxuriant: les ornements sont à chercher dans la musique. Le décor est minimaliste – des nuages mouvants en fond de scène, quelques chaises. Pollux en t-shirt blanc et pantalon noir, Télaïre en robe à bretelles blanches, les choristes en noir, crânes glabres.
Dès le prologue, les mouvements des danseuses et danseurs sont presque de l’ordre de la contorsion. Et l’une des grandes réussites de cette production réside dans l’entrelacement des danseurs et des chanteurs: pas de distinction entre moments dansés ou chantés.
Le metteur en scène et chorégraphe Edward Clug crée un univers où les trois premiers actes terrestres baignent dans le noir, la guerre, les sentiments intenses – amour, vengeance, tristesse, deuil. Les Enfers du quatrième acte, eux, sont blancs, aseptisés. Leurs habitantes et habitants se meuvent dans des caddies de supermarché qui ressemblent à d’étranges chaises roulantes ou cercueils, menant une danse de sanatorium. Ces Enfers sont calmes, indolores. Tout le monde y est heureux, sauf Castor qui ne pense qu’à Télaïre.
« Castor et Pollux » de Jean-Philippe Rameau dans une mise en scène d’Edward Clug présentée à Genève. [GTG – Magali Dougados] L’amour fraternel au-dessus de tout
Cette esthétique met en exergue les sentiments, et bien que l’amour pour Télaïre semble central, c’est surtout la relation fraternelle entre Castor et Pollux qui émeut, sublimée par les voix contrastées de Reinoud van Mechelen et Andreas Wolf. Deux frères qui auraient tout pour se jalouser – l’un immortel, l’autre non; l’un aimé de Télaïre, l’autre non – mais dont l’amour fraternel est plus fort que tout. Au point d’émouvoir Jupiter lui-même, qui tente pourtant de dissuader Pollux avec cette phrase cruelle: « Tes jours sont trop dignes d’envie. »
Parmi les scènes marquantes, celle où les tentations charnelles sont présentées à Pollux pour relativiser son amour. Des dizaines de bouteilles de lait sont renversées sur le sol, le rendant glissant – symbole du désir et d’amour charnel, mais aussi prétexte à un jeu de vitesse génial où les danseurs et danseuses glissent à toute allure. Incarnations des esprits torturés des protagonistes.
Les personnages féminins ont quelque chose de bergmanien. Télaïre, incarnée par Sophie Junker, est une héroïne torturée, sans effet de séduction, résolument moderne, s’allumant ici ou là une cigarette. Quant à Phébé (Eve-Maud Hubeaux), amoureuse incomprise de Pollux, c’est un personnage énervé qui finit mal.
« Castor et Pollux » de Jean-Philippe Rameau dans une mise en scène d’Edward Clug présentée à Genève. [GTG – Gregory Bartardon] Une vraie frénésie
Pour tenir en haleine le public durant 2h30, la mise en scène propose quelques trouvailles: la danse d’une sorte de Cerbère à une seule tête ou cette chorégraphie de foule blanche auréolée roulant en caddie. Plus on avance, plus on est captivé. Si le texte évoque d’abord les éternels dilemmes d’honneur, d’amour et de vengeance, il devient peu à peu plus intime et les récitatifs sont des dialogues serrés qui pourraient être tirés d’un film contemporain.
Et puis il y a la vitesse. On pense toujours que notre monde va trop vite, mais ça allait déjà vite dans la tête de Rameau et de son librettiste Pierre-Joseph Bernard: huitante cellules musicales constituent cet opéra en cinq actes, certaines ne durant que quelques secondes.
On est pris dans une frénésie, et parfois les choses s’emballent un peu trop. A l’instar du déséquilibre légèrement inconfortable pour les chanteurs créé par le fougueux chef d’orchestre Leonardo García Alarcón qui s’ajoute à l’acoustique difficile du BFM qui les voix parfois lointaines.
Ce sont peut-être les raisons pour lesquelles parfois l’intonation est fragile. Dans cette musique baroque au tempérament inégal, on peut facilement être déstabilisé quand les voix sont seules. Mais quand elles se rassemblent en duos ou trios, notamment autour deux voix masculines magnifiques de Reinoud van Mechelen (Castor) et Andreas Wolf (Pollux), ça devient proche de la perfection et l’on est vraiment ébloui.
Anne Gillot/aq
« Castor et Pollux », opéra de Jean-Philippe Rameau dans une mise en scène et chorégraphique d’Edward Clug. Direction musicale de Leonardo Garcìa Alarcón à la tête de la Cappella Mediterranea. Avec les solistes Reinoud van Mechelen, Andreas Wolf, Sophie Junker et Eve-Maud Hubeaux. BFM, Genève. A voir encore les 26, 28 et 29 mars 2026.