Elle est apparue en jupe courte et brassière bleues, sac à dos en forme d’ours en peluche rose pâle sur le dos. C’était il y a vingt-cinq ans, le 26 avril 2001. Loana Petrucciani faisait son entrée dans « Loft Story », la première émission de téléréalité française, lancée sur M6, qui n’allait pas tarder à être commentée, analysée, vilipendée à longueur d’articles et de tribunes.

Loana découvrira l’ampleur du phénomène le 5 juillet suivant, en ressortant grande gagnante du programme au côté de Christophe, l’autre candidat plébiscité par le public à grand renfort de SMS surtaxés. Le « couple » élu par les téléspectateurs a paradé sur les Champs Elysées, assis sur les portières de la voiture qui remontait l’avenue sous les acclamations des curieux et suivie par une nuée de caméras et de photographes.

En 2001, Loana Petrucciani avait 23 ans quand elle a fait son entrée dans le « Loft » de M6.En 2001, Loana Petrucciani avait 23 ans quand elle a fait son entrée dans le « Loft » de M6. - MORRIS RAYMOND/SIPA

Après avoir été enfermée pendant dix semaines dans le « Loft » à Saint–Denis, ses moindres faits et gestes scrutés par une trentaine de caméras, elle prend conscience d’un seul coup de son immense notoriété. Quelques semaines plus tard, elle pose pour Jean-Baptiste Mondino en couverture de Elle qui titre « Loana, pourquoi on l’aime ».

Elle pensait participer à une sorte de « Tournez manège ! »

Pourtant, en entrant dans le décor de l’émission, la jeune femme n’a pas de rêve de gloire. Elle le dira plus tard à plusieurs reprises en interview : elle était là pour y trouver, peut-être, l’amour, pensant participer à une sorte de « Tournez manège ! ». C’est d’ailleurs comme cela que le communiqué de presse de la chaîne présentait le concept de l’émission : « à mi-chemin entre Friends, Tournez manège ! et Real World, la première sitcom réelle développée par MTV. » Mais ça fait trop de « mi-chemins » pour tenir la route.

« Loft Story » était avant tout un dérivé de « Big Brother », format séminal, créé aux Pays-Bas, de ce que l’on appellera plus tard la « téléréalité d’enfermement ». Autrement dit, filmer une douzaine de candidats en huis clos, coupés du monde, et voir ce qu’il se passe. Loana, tout comme ses acolytes Steevy, Kenza, Julie et compagnie ont essuyé les plâtres – littéralement, les décors ont été achevés quelques heures avant le premier direct – et n’avaient aucune idée de l’aventure dans laquelle ils se lançaient.

« Je ne savais pas que c’était comme ça »

« Je vois maintenant l’arrière, les gens avec les caméras. J’étais à l’époque tellement pas soucieuse de tout ça mais il y avait une machine ! Je ne savais pas que c’était comme ça », confiera Loana à Voici en 2024, lors de la sortie sur Prime Vidéo de la série Culte consacrée aux coulisses de « Loft Story ».

En 2001, le communiqué envoyé aux médias parlait « de vrais gens » enfermés pour « vivre une expérience unique, tester leur capacité à communiquer, à séduire et tenter de rencontrer le partenaire idéal ». Et il qualifiait cela de « fiction réelle », un oxymore qui ne cachait pas le fait que ce qui était montré était une réalité biaisée, contrainte par les choix de production et les décisions des téléspectateurs appelés à voter pour sauver ou exclure les candidats sur la sellette chaque semaine.

Gogo-danseuse introvertie et timide

Chaque candidat incarnait, malgré lui, un archétype. Steevy était le gay, Laure la bourgeoise parisienne, Philippe l’intello un peu coincé… Loana, elle, était la bimbo vulnérable. Le portrait qui lui a été consacré lors du lancement de l’émission sur M6, la montrait dansant en string et soutien-gorge sur un podium en boîte de nuit. La jeune femme se décrivait comme « introvertie et timide », racontait que si elle est devenue gogo-danseuse, c’est parce que, quand elle avait 17 ans, sa mère a été hospitalisée, alors elle a dû trouver de quoi « faire face au quotidien », enterrant son envie de « faire des études poussées ».

Et puis il y a eu cette fameuse scène « de la piscine ». Loana a flirté dans l’eau avec Jean-Edouard dont elle s’était entichée. Ont-ils fait l’amour ou non à ce moment-là ? Qu’importe la séquence a enflammé le public, les médias et le « Loft » a pris une autre dimension. On pensait alors que la télévision française avait atteint le sommet du voyeurisme.

Son image dans les médias

Les jours suivant, Jean-Edouard s’est comporté comme un rustre avec elle, l’a rejetée. Le téléspectateur s’est pris de sympathie et d’empathie pour Loana. Quelques jours plus tard : Paris Match a révélé l’existence de la fille de Loana, placée à la Ddass. Une partie de la France s’estimait alors légitime à la méjuger.

Cet épisode fut le premier acte de ses déboires avec les médias qui, dans les années qui suivront, seront autant capable de la célébrer (Elle lui consacrera une nouvelle couverture en 2018 en évoquant « sa renaissance après sa descente aux enfers ») que de se repaître des moments sombres qu’elle a dû traverser.

« Les gens ont l’image de la Loana d’aujourd’hui, à qui il est arrivé des choses très compliquées récemment et puis ils se souviennent de la piscine mais pas du reste. Ils ne se souviennent pas d’où elle vient, du parcours qu’elle a accompli pendant le « Loft » pour reprendre le pouvoir, soulignait à 20 Minutes il y a deux ans, Nicolas Slomka, co-créateur de la série Culte. On termine sur un aperçu de l’après-« Loft » pour elle, qui est celui d’une femme d’affaires qui a pris le pouvoir sur son destin. On voulait le rappeler et le montrer. »

Derrière le phénomène, une femme

« Loft Story » a-t-elle donné une image déformée de ce qu’était Loana Petrucciani en réalité ? La principale intéressée a souvent répété que non. « La Loana des magazines est une jeune femme fragile et forte à la fois. C’est exactement moi. Les gens m’ont connue telle que je suis et les portraits qui sont faits de moi sont fidèles à la réalité », déclarait-elle en 2021 à La Revue des médias.

A l’heure des hommages après l’annonce de son décès à l’âge de 48 ans, c’est sans doute Benjamin Castaldi qui résume le mieux la manière dont « Loft Story » a façonné les vingt-cinq dernières années de la vie de Loana.

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« Elle n’était pas un personnage. Elle était une femme. Une vraie. Avec ses fêlures, sa douceur, sa fragilité à ciel ouvert. Et c’est précisément pour ça qu’on l’a aimée. Mais c’est aussi pour ça qu’on l’a laissée tomber, a écrit mercredi l’animateur sur Instagram. La vérité, c’est qu’on est tous un peu responsables. Parce qu’on a tous regardé. Parce qu’on a tous commenté. Parce qu’on a tous, à un moment, détourné les yeux quand ça devenait trop dur. […] Peut-être qu’on a oublié, en chemin, l’essentiel : Derrière le phénomène… il y avait une femme. » Le voyeurisme collectif a été aveuglé, oubliant que le réel n’est pas une fiction.