Une adolescente de 17 ans, hantée par le suicide de son frère, passe ses vacances dans la Drôme pour un tournage. Elle y tombe amoureuse. L’écrivaine lausannoise Emmanuelle Fournier-Lorentz nous plonge dans l’ardeur de ces étés qui nous changent avec « Allegra », son deuxième roman.
Un père absent, une mère dépassée, trois enfants – parmi lesquels la narratrice. On ajoutera: l’ombre d’un suicidé. Il y a quatre ans dans « Villa royale » (2022), Emmanuelle Fournier-Lorentz utilisait déjà ce dispositif. Mais sa nouvelle héroïne, Jacob Allegra, est âgée de 17 ans (Palma en avait 11). Et cela change tout. Sans parler de son milieu social.
Une jeunesse de pensionnats
Le milieu des « ultra-riches », Emmanuelle Fournier-Lorentz n’en connaissait pas grand-chose, mais l’idée du roman lui vient en passant devant une imposante demeure des Mousquines, quartier chic de Lausanne. « C’est une maison incroyable qui doit valoir des millions. Elle est mystérieuse, toujours éteinte. Il y a seulement une petite lumière de temps en temps. J’ai découvert l’histoire de cette famille, qu’évidemment, je ne peux pas nommer… », explique-t-elle dans le podcast QWERTZ du 26 mars.
De cette fenêtre surgit, comme d’un projecteur de cinéma, l’épaisseur d’une fiction. Nous voici dans la Drôme, où Jacob Allegra tourne pour une réalisatrice estimée et tyrannique: Pénélope, ancienne amante de sa mère. Mais Jacob se moque d’elle comme du film, dont on ne saura à peu près rien. L’objet de son désir se nomme Ardente, une fille du village au charme obsessionnel.
Ce charme que je n’arrive pas à décrire et qui est la propriété de quelques personnes dans le monde et de certains éléments naturels. Le sable du désert. Ses teintes ocre, le fait qu’il file entre les doigts. Les martinets, purs et heureux, oiseaux qui n’atterrissent jamais. Le bruit d’une claque affolée sur une joue.
Extrait du roman « Allegra » d’Emmanuelle Fournier-Lorentz
Dans la moiteur d’une chambre, l’illusion opère. Une plaie jumelle relie les adolescentes, dont elles ne diront rien: le suicide de leurs frères respectifs.
« Plus profond que la mort »
Un thème qui était déjà au cœur de « Villa royale »: « Je parlerai de suicide dans tous mes livres », explique Emmanuelle Fournier-Lorentz, qui fait exister ce tabou avec beaucoup de tact, en hors-champ. Cet été-là, pourtant, rien ne pourra être dépassé. « Parfois, je rêve que Jacob et Ardente se retrouvent un jour et qu’elles arrivent, dix ou vingt ans plus tard, à évoquer leurs frères respectifs », indique Emmanuelle Fournier-Lorentz.
Aussi brutalement qu’elle est apparue, Ardente disparaît. Jacob plonge, puis se ressaisit: secouée par Emmanuel, bien plus qu’un frère de substitution. Elle claque la porte du tournage et brise l’emprise de Pénélope. Cap sur Tours, où Ardente serait allée, et où Jacob a grandi. Tout comme la romancière, qui confie au podcast de QWERTZ ressentir un flottement quant à sa propre « appartenance », même si elle se sent désormais Suissesse: « Je serai Suissesse dans quelques mois – enfin, si je ne foire pas mon examen. J’y vis depuis vingt ans, plus de la moitié de ma vie. Mais je suis assez étonnée que les gens se sentent appartenir à un lieu. Moi, c’est surtout un pays que j’ai envie d’explorer par l’écriture ».
On ne révélera pas l’issue de la quête de Jacob, si ce n’est pour dire qu' »Allegra » est peut-être un livre sur le cinéma, il a surtout le bon goût d’en gripper la mécanique. Roman psychologique (parfois trop) porté par une langue physique à la beauté étrange, « Allegra » sonde « les blessures, le cœur, et la perception de l’enfance ». Toutes choses dont Emmanuelle Fournier-Lorentz, en deux romans, est devenue l’une de celles qui parlent avec le plus d’ardeur, et le plus d’allégresse.
Daniel Vuataz/ld
Emmanuelle Fournier-Lorentz, « Allegra », Gallimard, mars 2026.
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