Il y a un mois, l’offensive américano-israélienne contre l’Iran déclenchait une série de représailles qui bouleversent aujourd’hui l’équilibre économique du Golfe. Au cœur de la tourmente: l’Arabie saoudite et les ambitions du prince héritier Mohammed Ben Salmane.

Quand les Etats-Unis et Israël ont lancé leur offensive sur l’Iran, le 28 février, peu de choses laissaient présager l’ampleur des conséquences pour les monarchies du Golfe. Un mois plus tard, les représailles de Téhéran, ciblant notamment infrastructures pétrolières et ports stratégiques, fragilisent désormais toute l’économie régionale. Pour l’Arabie saoudite, première puissance du Golfe, c’est un coup d’arrêt brutal aux rêves de grandeur de son prince héritier Mohammed Ben Salmane, dit MBS.

Dévoilé en 2017, son plan Vision 2030 avait comme ambition de transformer l’Arabie saoudite en hub mondial, moderniser sa société, diversifier son économie et – paradoxe pour l’un des principaux producteurs d’or noir – réduire sa dépendance au pétrole.

Image de synthèse de l'habitat imaginé pour le projet NEOM. [NEOM/AFP] Image de synthèse de l’habitat imaginé pour le projet NEOM. [NEOM/AFP]

C’est dans ce cadre que NEOM, ensemble de mégaprojets futuristes s’étendant sur 175 km entre la mer Rouge et des montagnes de plus de 2500 mètres, devait voir le jour: The Line, ville linéaire sans voitures ni émissions carbone; Trojena, station de ski futuriste devant accueillir les Jeux asiatiques d’hiver 2029; ou encore Oxagon, une zone industrielle flottante. MBS voulait faire de son royaume la première destination touristique de la région et attirer 150 millions de visiteurs par an d’ici 2030.

Le projet est prévu sur les bords de la mer Rouge. [NEOM/AFP] Le projet est prévu sur les bords de la mer Rouge. [NEOM/AFP]

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Pour faire venir les investisseurs, MBS, qui pilotait lui-même ces projets à la tête du Fonds public d’investissement (PIF), recrutait des ambassadeurs prestigieux, à l’image de Karim Benzema, Ballon d’or évoluant depuis trois ans dans le championnat saoudien.

Maquette du projet Trojena, les montagnes de Neom, présentée au stand de l'Arabie Saoudite lors du MIPIM à Cannes, France, le 14 mars 2024. [KEYSTONE - SEBASTIEN NOGIER] Maquette du projet Trojena, les montagnes de Neom, présentée au stand de l’Arabie Saoudite lors du MIPIM à Cannes, France, le 14 mars 2024. [KEYSTONE – SEBASTIEN NOGIER]

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Difficultés préexistantes

Avant le conflit, les signaux inquiétants se multipliaient pourtant déjà. En janvier, Riyad annonçait le report des Jeux asiatiques d’hiver, officiellement pour des retards dans la construction de la très controversée station de ski Trojena. La concrétisation de NEOM accusait, elle aussi, de gros retards, victime d’un manque de capitaux étrangers et d’une baisse des revenus pétroliers. A 70 dollars le baril, le prix du pétrole ne suffisait plus à financer les ambitions pharaoniques du prince.

Karim Sader, politologue spécialiste des pays du Golfe, analyse: « Ce que redoutait MBS par-dessus tout, c’est le chaos qui règne actuellement dans la région. Le prince héritier saoudien a été jusqu’à se rapprocher du rival historique iranien, sous l’égide de la Chine, il y a deux ans, pour créer un climat de stabilité et mettre en œuvre cette Vision 2030. »

Une guerre aux conséquences paradoxales

Aujourd’hui, le baril dépasse les 100 dollars. Une aubaine pour MBS? Pas si simple, car il faudrait pouvoir produire et exporter ces hydrocarbures, alors que les raffineries, les pétroliers et les ports sont visés par l’Iran. Goldman Sachs a calculé qu’avec un détroit d’Ormuz bloqué jusqu’à fin avril, la production de pétrole baisserait de 12% en Arabie saoudite, avec une chute de 3% du PIB.

Selon Karim Sader, MBS ne peut pas compter sur la reprise des cours du baril, « car si cela génère des revenus supplémentaires, paradoxalement, ça met à mal son projet de transition de l’économie et de dépendance au pétrole. Sans compter le risque sécuritaire, avec des missiles iraniens fusant partout dans le Golfe. Même si ça booste ses revenus à court terme, à long terme, c’est un non-gain en quelque sorte. »

Pour Alexandre Kazerouni, maître de conférences en études arabes et iraniennes à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, l’Arabie saoudite devrait toutefois s’en sortir mieux que ses voisins, à savoir le Qatar et surtout les Emirats. « Une bonne partie des politiques publiques saoudiennes visent à contraindre les grandes multinationales, qui pour l’heure se concentraient à Dubaï et aux Émirats Arabes Unis, à déplacer leurs sièges sociaux en Arabie Saoudite pour y créer des emplois. »

Réajustements stratégiques

Cette guerre signifie-t-elle la fin du projet de MBS? Pas nécessairement, mais une révision de ses priorités s’impose, ce qui avait déjà été entrepris avant la guerre. A défaut de touristes occidentaux, l’Arabie saoudite peut miser sur le tourisme religieux à La Mecque et Médine pour développer ses complexes hôteliers sur la mer Rouge. Les énergies vertes, l’IA, l’Exposition universelle 2030 et la Coupe du monde 2034 restent au programme.

Selon Alexandre Kazerouni, l’abandon de mégaprojets, comme The Line, n’est pas un échec. « Regardez Abou Dhabi ou le Qatar: seule une fraction des projets annoncés voit le jour. Le redimensionnement et l’abandon se sont avérés comme faisant partie de ce type de programme. Donc il faut regarder The Line comme un objet très consistant politiquement, à l’état virtuel », souligne-t-il, citant la distribution de « nombreux contrats à des sociétés internationales de communication et de conseils, qui sont des leviers d’influence au Royaume-Uni, en France et aux Etats-Unis. »

En janvier, MBS faisait pression sur Trump pour éviter une attaque contre l’Iran. Aujourd’hui, il appelle à un cessez-le-feu rapide. Son rêve de modernisation en dépend, coincé entre ambitions de diversification et réalité d’une région embrasée.

>> La galerie photos des magaprojets futuristes liés à NEOM en Arabie saoudite Images de synthèse du mégaprojet saoudien de ville futuriste NEOM, comprenant The Line, Trojena, ou encore Oxagon. [AFP – -]

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Texte pour le web: Fabien Grenon