Dans l’Himalaya indien, une communauté de nonnes bouddhistes vit ses derniers hivers d’isolement. Entre tradition millénaire et arrivée imminente d’une route, le couvent de Tungri incarne les tensions d’une société en mutation, où la condition féminine joue un rôle central.
Perchée à 3700 mètres d’altitude dans la vallée du Zanskar, au nord-ouest de l’Inde, au pied de l’Himalaya, la nonnerie de Tungri a longtemps vécu au rythme des saisons. Chaque hiver, seul le « Tchadar » – une voie de communication sur la rivière Zanskar gelée, devenue un trek mythique du Ladakh – permettait de rejoindre cette région enclavée abritant 13’000 âmes. Mais une route de 170 kilomètres est en construction, qui reliera bientôt la vallée au reste du monde.
Il y aura plus de voitures, plus de monde. Tout sera plus difficile, plus de pollution
Puntsok Dolma, une des nonnes de Tungri
Ce changement majeur inquiète la petite communauté de treize nonnes. « Il y aura plus de voitures, plus de monde. Tout sera plus difficile, plus de pollution », confie l’une d’elles à la réalisatrice du film, Caroline Riegel, qui documente leur quotidien depuis quinze ans.
La nonnerie, une alternative pour les femmes
Dans cette société himalayenne, devenir nonne représente l’une des rares voies d’émancipation féminine. Il y a quelques décennies encore, elles ne faisaient pas ou très peu d’études. Le seul choix qui offrait un semblant d’éducation et d’indépendance à une femme était de devenir nonne.
Être nonne, c’est le bonheur. La vie est dure pour les femmes. Il y a les enfants, beaucoup de travail. Les nonnes ont du travail, mais pas le stress des enfants ni du mari
Maman de Sonam, une des jeunes nonnes de Tungri
Le quotidien des femmes mariées au Zanskar est marqué par un travail sans répit. Entre les travaux des champs, le soin aux animaux, les tâches domestiques et l’éducation des enfants, leur vie ne leur appartient plus. Une fois mariées, elles vivent souvent loin de leurs parents, accaparées par leur belle-famille et leurs tâches. Sonam, elle, peut continuer à s’occuper de ses parents: elle descend régulièrement de la nonnerie pour leur rendre visite et les aider au village.
Caroline Riegel, réalisatrice du documentaire « Zanskar, les promesses de l’hiver » avec deux nonnes bouddhistes [Caroline Riegel – Caroline Riegel]
Face à cette vie de travail, devenir nonne apparaît comme une libération. La maman de Sonam est explicite sur cette réalité: « Être nonne, c’est le bonheur. La vie est dure pour les femmes. Il y a les enfants, beaucoup de travail. Les nonnes ont du travail, mais pas le stress des enfants ni du mari. »
Au village, la mère de Fasang, une des religieuses de Tungri, exprime une réalité douloureuse pour les femmes de la région: « Ma vie a été difficile. Beaucoup de travail, pas d’étude. On a bu plein de chang (bière d’orge). Et maintenant il n’y a plus qu’à mourir. »
Un avenir incertain
Avec l’amélioration de la condition féminine et un plus grand accès à l’éducation pour les filles, la nonnerie peine désormais à recruter. En vingt ans, seules trois jeunes femmes ont choisi de devenir nonnes. « Si des jeunes pouvaient devenir nonnes chez nous, ça serait bien. Mais elles ne restent pas. La nonnerie pourrait se vider », s’inquiète Fasang, l’une des religieuses.
Zanskar, les promesses de l’hiver [Caroline Riegel – Caroline Riegel]
Le dilemme est cruel: pour maîtriser les prières complexes en tibétain littéraire, il faut partir étudier dans les grands monastères en Inde, au risque de ne jamais revenir. Une école primaire a été créée à la nonnerie pour retenir les candidates, mais sans enseignement de qualité, l’avenir reste incertain.
Entre tradition et modernité
La nonnerie fait face à un autre défi: concilier les pratiques ancestrales du bouddhisme tibétain avec les aspirations d’une jeunesse de plus en plus connectée au monde extérieur. Cette tension traverse l’ensemble de la société du Zanskar.
Les gens sont devenus plus riches. L’espoir diminue. Le nombre de moines diminue. Les gens se consacrent moins à la prière
Sendup, moine de Karsha
Sendup, moine depuis 34 ans au monastère voisin de Karsha, observe avec tristesse ces transformations: « Les gens sont devenus plus riches. L’espoir diminue. Le nombre de moines diminue. Les gens se consacrent moins à la prière. »
Pourtant, certaines voix célèbrent ces changements. « C’est tellement mieux maintenant. La vie est bien plus belle », affirme une nonne de Tungri, Tsering Dolma.
Une mobilisation villageoise
Face à ces défis, une prise de conscience émerge. Pour la première fois, les nonnes sollicitent les familles du village pour les convaincre de laisser leurs filles rejoindre le couvent. « Rendez-vous compte de notre chance. Quand quelqu’un meurt, les nonnes sont sur place en une heure à peine. Si on n’a plus de nonnes, comment on fera? » plaide un villageois lors d’une réunion du village.
Contrairement aux riches monastères de moines, la nonnerie de Tungri ne possède que deux champs et deux vaches. Grâce au soutien de l’association Thigspa créée à l’initiative de Caroline Riegel, une école, des cellules pour les nonnes, un réservoir d’eau et une centrale solaire ont pu être construits.
Le Zanskar vit probablement son dernier hiver coupé du monde. Entre nostalgie d’un bonheur simple et espoir d’un avenir meilleur, ces femmes incarnent les contradictions d’une société à la croisée des chemins, où la quête spirituelle se heurte aux réalités matérielles d’un monde en mutation.
Le documentaire « Zanskar, les promesses de l’hiver » de Caroline Riegel est disponible sur Play RTS.
Adaptation web : Gaëlle Bisson