Hallebardes et drapeaux suisses, l’UDC a lancé en rang serré la bataille pour l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions», samedi 28 mars. En congrès à Maienfeld, l’idyllique patrie grisonne d’Heidi, le parti nationaliste n’a pas lésiné sur les symboles.

Ce sera la votation de l’année pour l’UDC, qui s’exerce dans un premier tour de chauffe avant le scrutin crucial des bilatérales. Les premiers sondages donnent les deux camps au coude-à-coude: 47 % des Suisses refuseraient l’initiative, qui réclame une limitation de la population du pays à 10 millions d’habitants d’ici à 2050, contre 45 % qui pensent voter oui.

«L’initiative du chaos», comme l’appellent ses opposants, c’est-à-dire tout le monde sauf l’UDC, est «l’une des plus extrêmes de l’histoire du pays», affirme le président socialiste Cédric Wermuth. Menaces sur les salaires, les emplois, l’économie, la prospérité et la cohésion sociale, la liste des conséquences négatives serait longue et a été égrainée tout au long de la semaine par la gauche, la droite, les syndicats, les milieux patronaux et le Conseil fédéral, rappelant qu’elle mettrait la Suisse en porte-à-faux avec ses engagements européens.

La campagne ressemble à s’y méprendre à celle de 2014, contre l’immigration de masse, lancée par cette même UDC. Même ton de fin du monde, mêmes menaces, mêmes peurs ressassées. Cette année-là, les nationalistes l’avaient emporté, à la surprise générale. Ces derniers avaient fait campagne sur les prix des logements, la saturation des transports ou encore le dumping sur les salaires, des préoccupations partagées bien au-delà cercles UDC. Pour éviter de rejouer le même film, avec la même fin, les opposants ont intérêt à répondre aux problèmes soulevés par le texte. Il reste deux mois pour le faire.

Pourquoi l’initiative pourrait séduire?

La maitrise de l’immigration est l’idée fixe de l’UDC, qui est servie par les chiffres. «La population résidente en Suisse a augmenté d’un million de personnes en seulement 12 ans», a lancé samedi le président Marcel Dettling, devant des délégués chauffés à bloc. «Nous nous développons 16 fois plus vite que l’Allemagne. Nous ne voulons pas d’une Suisse à 12 ou 16 millions avec des immeubles comme à Singapour».

Le texte de l’initiative demande qu’au-delà du seuil des 10 millions d’habitants (la Suisse en compte 9 millions actuellement), les personnes admises à titre provisoire ne puissent obtenir ni d’autorisation de séjour ou d’établissement, ni la nationalité suisse, ni aucun autre droit de rester. Berne devrait même résilier, en cas de besoin, l’accord sur la libre circulation des personnes négocié avec Bruxelles.

Ce qui menace la Suisse, selon l’UDC? La surcharge des transports, la pénurie de logements et la perte d’identité. Les nationalistes ont également pris soin de verdir leur initiative, pour ratisser large, en pointant du doigt le bétonnage du paysage, sans oublier de tabler l’insécurité. Un classique. Sur la page Facebook du parti, on peut voit une affiche de campagne mettant en scène un homme, «de type méditerranéen», foulard ou keffieh au cou, agresser une femme blanche.

400’000 travailleurs en moins d’ici 2035

Comme en 2014, tous les partis, associations patronales et syndicales, sont mobilisés contre un texte qui met en danger les bilatérales et la libre circulation des personnes. En rappelant d’autres chiffres: avec la génération du baby-boom qui prend sa retraite, il manquera plus de 400’000 travailleurs sur le marché suisse, d’ici 2035. Avec toutes les conséquences prévues sur les cotisations AVS et les caisses de pension.

La main d’œuvre étrangère joue un rôle essentiel dans l’économie suisse, comme elle l’a toujours fait, notamment pour répondre aux besoins en personnels qualifiés dans des secteurs clés comme la santé, l’ingénierie ou la recherche, soulignent les milieux économiques. Selon une étude de Manpower, un tiers des entreprises helvétiques ont déjà des difficultés à trouver du personnel qualifié. Et selon le scénario de référence de l’Office fédéral de la statistique, la courbe du vieillissement de la population ne va pas s’inverser ces prochaines années.

Au-delà du texte de l’initiative, le débat pose la question du modèle de développement que le pays souhaite adopter. «Actuellement, la grande majorité de la population suisse ne tire aucun bénéfice de l’immigration. La qualité de vie baisse, mais le coût de la vie augmente», avance le conseiller national Thomas Matter, sans y apporter la moindre réponse.

Le logement, une préoccupation majeure

Comment concilier prospérité économique, cohésion sociale et durabilité environnementale dans un pays attractif et en croissance? La réponse touche à l’aménagement du territoire ou à la politique du logement. Et c’est là que le bât blesse, tant les réponses du Parlement ont été faibles ces dernières années.

L’ASLOCA Suisse, la faîtière des locataires, a sondé près de 35’000 personnes: sans surprise, le logement est une des préoccupations majeures de la population. L’étude sera présentée lundi 31 mars, à Berne.

Le Parlement a refusé d’adopter un contre-projet à l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions», comme le voulait le Centre, qui a déposé un paquet de mesures sur la croissance, le logement et le travail au Parlement, sans toutefois de solutions spectaculaires.

La votation du 14 juin s’annonce serrée et cruciale pour la Suisse. Elle sera conduite par le socialiste Beat Jans, qui peine à s’imposer dans l’esprit des Suisses.