Personnalité majeure de la chanson française, Serge Gainsbourg
continue, plus de trente ans après sa disparition, de cristalliser
les débats. Génie pour les uns, provocateur toxique pour les
autres,
le père de Charlotte Gainsbourg incarne à lui seul une époque
où l’on confondait volontiers liberté artistique et transgression
sans limites. À mesure que les témoignages se multiplient, la
frontière entre le mythe sulfureux et la réalité de certains
comportements jugés aujourd’hui inacceptables
devient de plus en plus floue.
Depuis quelques années, la parole des femmes et des témoins se
libère autour de ces figures intouchables d’hier. Ce mouvement de
relecture bouscule l’image romantisée de l’artiste maudit et invite
à revisiter des scènes longtemps minimisées, voire passées sous
silence. Lio fait partie de celles qui refusent désormais de taire
ce qu’elles considèrent comme des abus de pouvoir,
surtout lorsqu’ils impliquent des jeunes femmes encore mineures au
moment des faits.
Lio, d’admiratrice à dénonciatrice
Révélée très jeune avec
le tube Banana Split, Lio grandit dans un milieu artistique où
Gainsbourg est alors une référence incontournable. Adolescentes et
jeunes chanteuses projettent sur lui l’image d’un poète
visionnaire, capable d’écrire des chansons audacieuses pour les
femmes. Mais les années passant, l’artiste belgo-portugaise revoit
radicalement son jugement sur celui qu’elle
admirait.
Dans un podcast diffusé sur Arte Radio, Lio ne mâche plus ses
mots. Elle décrit Gainsbourg comme « un harceleur », « pas du tout
cool avec les filles », allant jusqu’à le qualifier de « Weinstein de
la chanson ». Elle explique avoir été témoin de comportements « plus
que spéciaux » envers de très jeunes femmes, et affirme ne plus
vouloir participer à la légende qui le présente uniquement
comme un dandy provocateur. Pour elle, il est
temps d’assumer l’autre versant du personnage, longtemps occulté au
nom de son œuvre.
Une époque, un système à bout de souffle
Les propos de Lio résonnent d’autant plus fort qu’ils
s’inscrivent dans un contexte de remise en question
globale de toute une génération d’artistes. Dans les
années 1970-1980, certaines attitudes jugées choquantes aujourd’hui
étaient banalisées, recouvertes par le vernis de la provocation et
du « génie incompris ». Le rapport de force entre hommes puissants et
jeunes chanteuses ou comédiennes était rarement interrogé, encore
moins médiatisé.
Or, ces récits qui émergent aujourd’hui montrent combien cette
tolérance sociale a pu servir de couverture à des comportements
abusifs. En parlant de Gainsbourg, Lio ne vise pas seulement un
homme, mais tout un système qui, selon elle, fermait les yeux tant
que l’artiste produisait des œuvres célébrées. Ses mots viennent
donc percuter de plein fouet une mémoire collective encore très
indulgente envers ces excès présentés comme
« folkloriques ».
« Un soir, nous étions tous les trois à
l’hôtel… »
C’est dans ce climat que
le témoignage d’Alain Chamfort apporte un éclairage
particulièrement troublant sur la relation entre Lio et
Gainsbourg. Compagnon de la chanteuse entre 1979 et 1985,
le musicien raconte un épisode survenu lors d’un déplacement
professionnel aux États-Unis, alors que Lio n’avait que 17 ans. Les
trois artistes séjournent dans le même hôtel, Gainsbourg
travaillant sur les paroles du nouvel album de Chamfort.
Un soir, dans la chambre, Serge Gainsbourg se rapproche de la
jeune chanteuse et lui lance, en se voulant sans doute séduisant :
« Dans le cinéma, on embrasse comme ça… ». À 51 ans, l’artiste tente
alors un rapprochement que Chamfort décrit lui-même comme
« un peu lourd », évoquant au passage qu’il « n’était pas
contre faire un plan à trois » mais qu’il ignorait les limites de sa
relation avec Lio et n’est donc pas intervenu. La jeune femme,
elle, n’est « pas du tout d’accord ». Elle finit par lui hurler
dessus pour mettre fin à la situation. Derrière la légende
Gainsbourg, ce récit laisse apparaître la réalité crue d’un homme
mûr cherchant à imposer un scénario sexuel à une adolescente, dans
le huis clos d’un hôtel, sous couvert d’admiration artistique.