Il se lance alors dans la réalisation de son premier documentaire en noir et blanc, « Titicut Follies », sorti en 1967. Frederick Wiseman y montre de manière très crue la vie quotidienne dans un hôpital psychiatrique pour malades mentaux criminels dans le Massachusetts. Cet Etat en obtiendra l’interdiction sur les écrans pendant 25 ans aux Etats-Unis, au motif qu’il porte atteinte à l’intimité des patients.

Considéré comme un maître du cinéma direct, Wiseman réalisera ensuite presque un long-métrage par an.

Icône du Nouvel Hollywood, Robert Duvall s’en est allé« Une intuition extraordinaire »

Dès ce premier opus, tout ce qui fait la marque du réalisateur est là: il filme hommes et femmes au plus près, sans voix off, sans interviews, sans musique ni lumière additionnelle.

« Ce qui m’intéresse le plus, c’est d’enregistrer le comportement des humains dans des situations différentes », expliquait Frederick Wiseman à l’AFP en 2017 à Paris, où il résidait une partie de l’année depuis le début des années 2000.

Son oeuvre se compose d’une cinquantaine de documentaires, d’une durée de parfois plusieurs heures, tournés d’abord aux Etats-Unis puis aussi en France.

Il a planté sa caméra dans des écoles (« High school », « At Berkeley »), un bureau d’aide sociale à New York (« Welfare »), un grand magasin (« The Store »), des hôpitaux (« Hospital », « Near Death »), un logement social (« Public Housing »), des théâtres et opéras (« La danse, le ballet de l’opéra de Paris », « La comédie française ou l’Amour joue »)…

Le cinéaste s’occupe « toujours de questions de fond, trouvant à les incarner dans des choses très concrètes », relevait Marie-Pierre Duhamel Muller, qui a sous-titré nombre de ses documentaires en français. Frederick Wiseman s’intéresse « aux grandes notions de la démocratie américaine, la justice, l’Etat de droit », mais aussi au « melting pot ». Il a une « extraordinaire intuition des situations ».

« Pour lui, le documentaire c’est du cinéma, ce n’est pas du reportage », expliquait à l’AFP un autre de ses proches, le réalisateur Nicolas Saada, qui a offert à Frederick Wiseman des rôles dans un court-métrage et une mini-série. « Il a une approche artistique de son travail. »

« C’est un très grand cadreur » qui soigne aussi beaucoup les sons, soulignait Nicolas Saada.

Robert Duvall, légendaire acteur du Parrain et d’Apocalypse Now, est décédéCaméra à l’épaule

Le cinéaste américain a développé au fil du temps une méthode de travail originale: réalisateur et scénariste, il tourne avec une équipe très réduite -un caméraman, lui à la prise de son, éventuellement un assistant, sans préparation préalable, racontait-il à l’AFP en français. « La plupart des séquences sont tournées caméra à l’épaule ». Il filme énormément, pendant plusieurs semaines et consacre ensuite des mois au montage.

Très actif, ce grand lecteur, amateur de ski, de danse et de théâtre a aussi monté des pièces de théâtre à Paris, comme « La dernière lettre » de Vassili Grossman ou « Oh les beaux jours » de Samuel Beckett.

Avec lui, pas question de se prendre au sérieux. Le cinéaste au regard espiègle et aux cheveux gris bouclés a « un humour décapant, aigu mais jamais méchant » et adore « rire et plaisanter », décrivait sa traductrice.

Frederick Wiseman a influencé de nombreux réalisateurs, de Stanley Kubrick pour « Full Metal Jacket » à Milos Forman pour « Vol au-dessus d’un nid de coucou » en passant par Gus van Sant et Wes Anderson, jusqu’à la série « TheWire » et a reçu en 2016 un Oscar d’honneur pour son oeuvre.

« Parfois, les metteurs en scène de fiction copient des séquences de mes films », constatait-il.

« C’est quelqu’un qui attrape la vie américaine de façon inouïe », estimait un de ses proches, le réalisateur Arnaud Desplechin, lors de la sortie de « Ex-Libris » sur la New York Public Library en 2017.