L’émission comporte trop d’erreurs et survole le talent de l’auteur-compositeur-interprète disparu il y a trente-cinq ans.

Serge Gainsbourg n’a jamais écrit pour ne rien dire. Il n’aurait pas manqué de s’étonner de ce rendez-vous de l’entre-soi qui lui est consacré sur France 2, où l’on parle beaucoup pour ne pas dire grand-chose. Si d’incontestables talents vocaux (Barbara Pravi, par exemple) poussent la note très haut, ils ne font pas oublier des commentaires plus dignes du café du commerce que des bars de palaces où « Gainsbarre » avait ses habitudes. Lors de ce « Grand Échiquier », Philippe Manœuvre est l’exception. Il évoque avec nostalgie des soirées aussi amicales qu’alcoolisées passées dans les discothèques et la recette d’un cocktail savamment mise au point par Serge, le Scorpion, mélange de rhum et de jus de fruits capable de vous plonger, après deux verres seulement, dans un état proche du coma éthylique… Les autres participants, à force de se congratuler, survolent le parcours de l’artiste.

Entre deux à peu près, les erreurs flagrantes sur son parcours ne manquent pas. On est en droit de s’interroger, entre autres, sur le temps des yé-yé dont il se serait – soi-disant – moqué. Gainsbourg doit en effet beaucoup aux interprètes du début des années 1960 qui sont visés. Ils lui ont permis de vivre ses premiers succès d’auteur-compositeur, à commencer par Poupée de cire, poupée de son. Cette chanson a fait de France Gall la gagnante en 1965 du Grand Prix de l’Eurovision. Il y a aussi Les Sucettes, dont la jeune fille qu’elle était n’a pas immédiatement compris le sens exact, n’en déplaise à ceux qui, sur ce plateau, assurent le contraire.


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Pas d’images d’archives

Beaucoup plus galant envers les femmes que le prétend sa légende, Gainsbourg aurait souri en découvrant Arielle Dombasle interprétant, à sa façon, Harley Davidson, avant de lancer avec le plus grand sérieux que Brigitte Bardot lui aurait un jour déclaré : « Vous pourriez être ma fille ! ». Il n’aurait sans doute démenti que par un grognement poli les propos de Claire Chazal assurant que Le Poinçonneur des Lilas a été son premier succès. En réalité, la conclusion de la chanson ayant été jugée lugubre par les programmateurs, la chanson, enregistrée en 1958, n’a pas été diffusée à la radio. Des passages à la télévision dans les émissions de Michèle Arnaud, où il était mort de trac devant les caméras, n’ont pas fait décoller les ventes du disque. En revanche, il aurait sans doute renvoyé André Manoukian dans les cordes de son piano quand il assure qu’Aux armes et cætera était sa dernière chance avant d’être renvoyé de sa maison de disques. Un an auparavant, Sea, sex and sun avait connu un immense succès et l’accueil de Manureva d’Alain Chamfort permettait à ses producteurs d’espérer un bilan de fin d’année largement positif. En fait, Philippe Lerichomme, son directeur artistique, est à l’origine de cet album reggae qui a permis à une nouvelle génération de découvrir Gainsbourg.

On s’interroge enfin : les lustres du château de Versailles pouvaient-ils être à l’image de celui qui avait adopté le noir comme décor de son hôtel particulier, rue de Verneuil ? De plus, pour quelle raison Charlotte Gainsbourg n’a-t-elle pas participé à cette soirée ? Elle est la mieux placée pour s’exprimer sur la carrière de son père. Enfin, comment expliquer l’absence de la moindre image d’archives permettant de revoir Gainsbourg en train de chanter. L’audience future de ce « Grand Échiquier» ? L’auteur de Dieu fumeur de havanes aurait pu l’imaginer en ces termes : « Ça ne va pas faire un tabac ».