C’était il y a 20 ans. Alors qu’il achevait son cursus aux Beaux-Arts de Paris, Abdelkader Benchamma (né en 1975) exposait pour la première fois en 2006. C’est là que son dessin a commencé à s’échapper du cadre. Des lignes obscures, tantôt d’une précision presque maniaque, tantôt à la limite de l’effacement, se sont faufilées hors des limites du papier. Un organisme vivant naissait déjà de l’encre noire.
Dans son atelier lumineux de Montpellier, dissimulé au fond d’une impasse comme la ville en a le secret, Abdelkader Benchamma n’a pourtant rien d’un démiurge. Avec sa casquette bleu nuit vissée sur le crâne et son sweat brun clair, il semble presque se fondre dans la palette de ses propres œuvres, qu’il a élargie ces dernières années.
Le noir et blanc, longtemps matrice de son langage, s’ouvre désormais à des bleus célestes et des teintes terreuses ou minérales. Autour de lui, des toiles de grands formats, posées au sol ou tendues sur les murs, composent un paysage en cours de métamorphose. Certaines sont achevées, d’autres encore en tension. Toutes s’apprêtent à rejoindre la galerie Templon, à Paris, pour sa nouvelle exposition personnelle, intitulée « Signs and Wonders ».
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Une exposition « comme un livre géant »
« Chaque dessin en appelle un autre. Je n’ai presque plus envie de m’arrêter. »
Lorsque nous le rencontrons, un jour de mars noyé sous la pluie, l’artiste traverse une phase d’intensité rare. « Je suis là tous les jours, même le dimanche », glisse-t-il. Depuis plusieurs mois, il s’est plongé dans une production presque continue. Une immersion physique, exigeante. Mais cette accélération est récente. « Au début, c’était laborieux, je n’étais pas satisfait. » Puis quelque chose s’est déplacé. Les formes ont trouvé leur rythme. « Là, chaque dessin en appelle un autre. Je n’ai presque plus envie de m’arrêter. »

Exposition « Signs and Wonders » à la galerie Templon, 2026
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Baigné d’une lumière blanche malgré la grisaille extérieure, l’atelier s’organise en trois espaces. Un premier, dédié aux grands formats ; un second, plus intermédiaire, où s’élaborent dessins et recherches ; un troisième enfin, plus intime, consacré à la lecture et à l’écriture. Tout y circule. Les images s’accumulent, les livres s’empilent, les idées migrent d’un espace à l’autre. Car chez Benchamma, le dessin ne surgit jamais du vide. Il se nourrit d’un vaste corpus de références, patiemment constitué. Pour « Signs and Wonders » – dont le titre est un emprunt à un article du journal en ligne The Public Domain Review –, deux sources majeures émergent : le Kitab al-Bulhan, manuscrit arabe du XVe siècle, et le Book of Miracles, recueil allemand du XVIe siècle, peuplé de visions célestes et de présages apocalyptiques.
« J’ai voulu penser l’exposition comme un livre géant », explique-t-il. Les œuvres se déploient alors telles des pages. À leur surface, des scènes apparaissent, disparaissent, se recomposent ailleurs. Entre abstraction et figuration, chaque dessin devient un territoire instable, un « paysage mental ».
Des visions ambiguës
À distance, les compositions évoquent des flux cosmiques et des turbulences. Une matière en pleine expansion. Mais en s’approchant, le regard accroche des formes : une silhouette, une comète. Puis le doute s’installe. Est-ce réellement là, ou est-ce l’œil qui projette ? L’artiste cultive cette ambiguïté. « On ne sait plus si on voit ou si on invente. » Il mobilise ainsi la paréidolie, ce mécanisme psychologique qui pousse à reconnaître des formes dans le chaos d’une image.

Abdelkader Benchamma compose à partir de fragments
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Photo Aude Carleton / Courtesy galerie Templon, Paris-Bruxelles
« L’espace devient aujourd’hui un nouveau territoire à conquérir. Peut-être que mon travail est aussi une manière de lui redonner du mystère. »
Longtemps fidèle au noir et blanc, l’artiste introduit la couleur avec retenue. Elle affleure par strates. « Au début, ça me gênait, ça rendait les choses trop reconnaissables. » Le bleu devient celui du ciel, l’ocre celui de la terre. « C’est une dialectique très ancienne », précise-t-il. Une structure symbolique qui traverse les cultures.
Cette tension entre le haut et le bas, le visible et l’invisible, irrigue aussi les récits à l’œuvre. Car s’il refuse toute narration linéaire, Benchamma compose à partir de fragments. Ceux des manuscrits anciens, où les comètes prennent la forme d’épées enflammées, où les phénomènes célestes deviennent des signes. Mais aussi des échos contemporains, comme les auditions du Congrès américain autour des phénomènes extra-terrestres inexpliqués. « Les peurs se répètent », observe-t-il. « L’espace devient aujourd’hui un nouveau territoire à conquérir. Peut-être que mon travail est aussi une manière de lui redonner du mystère. »
Un art de l’équilibre
Dans l’atelier, ces récits passent par une forme de collage mental. L’artiste associe des images, crée des tensions, puis laisse le dessin se transformer. L’encre, parfois mêlée à l’acrylique, se déploie en couches successives. « Chaque dessin est un monde en soi. » Un monde autonome, mais poreux, traversé de circulations.
Le dessin, chez lui, reste une pratique à risque. « On ne peut pas revenir en arrière. Il y a ce jeu du vide, du blanc. Si on va trop loin, c’est très difficile de rattraper. » Cette tension constante, entre contrôle et abandon, structure son travail. Mais elle ouvre aussi un espace de liberté. « Il faut trouver une forme de sérénité pour créer. »

Les compositions d’Abdelkader Benchamma évoquent des flux cosmiques et des turbulences, 2026
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À quelques jours du départ des œuvres pour Paris, une part d’inconnu demeure. Le dessin mural, notamment, n’est pas encore défini. « Je verrai sur place. » L’exposition se construira dans le lieu, dans l’accrochage, dans l’improvisation. Casque audio sur les oreilles, l’artiste investira la galerie comme il le fait de la feuille : sans plan figé, mais avec une attention extrême aux circulations.
Dans cet atelier montpelliérain encore chargé des œuvres en devenir, tout semble suspendu. Les formes vibrent, hésitent, se transforment encore. Les dessins d’Abdelkader Benchamma prolongent cette zone instable où le regard cherche, doute, et finit par se perdre. Un espace où, peut-être, les signes deviennent des merveilles.
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Abdelkader Benchamma. Signs and Wonders
Du 21 mars 2026 au 7 mai 2026
Galerie Templon Beaubourg • 30, rue Beaubourg • 75003 Paris
www.templon.com