Le documentariste Frederick Wiseman est décédé lundi 16 février à l’âge de 96 ans, a annoncé la société distribuant son oeuvre. Pendant plus de cinquante ans, il a ausculté la société américaine, portant un regard acéré sur ses institutions. Son oeuvre a influencé de nombreux réalisateurs.

Rien ne destinait au départ cet Américain, né le 1er janvier 1930 à Boston, à tenir un jour une caméra. Suivant l’exemple de son père, un juif russe devenu avocat, Frederick Wiseman étudie le droit à la prestigieuse université de Yale, sans passion, avant d’être embauché comme professeur à l’université de Boston.

Mais avant de commencer à enseigner, il passe deux ans à Paris et tourne des films amateurs en 8 mm sur sa vie dans la capitale. De retour aux Etats-Unis, il décide de produire « The Cool World » (1964), mi-fiction, mi-documentaire, sur un ghetto noir. « En regardant ce tournage, j’ai été convaincu que je pouvais le faire moi-même », expliqua-t-il un jour sur la radio France Culture.

Il se lance alors dans la réalisation de son premier documentaire en noir et blanc, « Titicut Follies », sorti en 1967. Frederick Wiseman y montre de manière très crue la vie quotidienne dans un hôpital psychiatrique pour malades mentaux criminels dans le Massachusetts. Cet Etat en obtiendra l’interdiction sur les écrans pendant vingt-cinq ans aux Etats-Unis, au motif qu’il porte atteinte à l’intimité des patients.

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Une intuition extraordinaire

Dès ce premier opus, tout ce qui fait la marque du réalisateur est là: il filme hommes et femmes au plus près, sans voix off, sans interviews, sans musique ni lumière additionnelle. « Ce qui m’intéresse le plus, c’est d’enregistrer le comportement des humains dans des situations différentes », expliquait Frederick Wiseman à l’AFP en 2017 à Paris, où il résidait une partie de l’année depuis le début des années 2000.

Considéré comme un maître du cinéma direct, Wiseman réalisera une cinquantaine de documentaires, d’une durée parfois de plusieurs heures. « C’est quelqu’un qui attrape la vie américaine de façon inouïe », estimait un de ses proches, le réalisateur Arnaud Desplechin, lors de la sortie de « Ex-Libris » sur la New York Public Library en 2017.

>> A écouter, interview de Frederick Wiseman qui parle de son documentaire « Ex Libris » (2017) sur la bibliothèque de New York : Dans la bibliothèque de Frederick Wiseman / Nectar / 53 min. / le 4 janvier 2018 Une extraordinaire intuition

Il a planté sa caméra dans des écoles (« High school », « At Berkeley »), un bureau d’aide sociale à New York (« Welfare »), un grand magasin (« The Store »), des hôpitaux (« Hospital », « Near Death »), un logement social (« Public Housing »), des théâtres et opéras (« La danse, le ballet de l’Opéra de Paris », « La Comédie-Française ou l’Amour joué »)…

Le cinéaste s’occupait « toujours de questions de fond, trouvant à les incarner dans des choses très concrètes », relevait Marie-Pierre Duhamel Muller, qui a sous-titré nombre de ses documentaires en français. Frederick Wiseman s’intéressait « aux grandes notions de la démocratie américaine, la justice, l’Etat de droit », mais aussi au « melting pot ». Il avait une « extraordinaire intuition des situations ».

« Pour lui, le documentaire c’est du cinéma, ce n’est pas du reportage », expliquait à l’AFP un autre de ses proches, le réalisateur Nicolas Saada, qui a offert à Frederick Wiseman des rôles dans un court métrage et une minisérie. « Il a une approche artistique de son travail. »

afp/sf

Le sujet sera traité dans Vertigo du 17 février à 17h00