Les associations de lutte contre la violence faite aux femmes et aux filles dénoncent plusieurs lacunes. Elles déplorent notamment la mise en œuvre « fragmentée » des mesures. Cette responsabilité incombe en effet aux cantons, avec des applications pouvant différer d’un endroit à l’autre.
« Selon le lieu de résidence, l’accès à la protection varie considérablement », regrette Brava. « Cette ‘loterie des codes postaux’ entraîne des inégalités importantes pour les personnes concernées ».
Il n’existe par ailleurs pas de stratégie nationale commune et un manque de coordination a pu être observé entre les deux instruments de lutte contre les violences domestiques de l’Etat: le Plan d’action national de la Convention d’Istanbul, qui relève du Département fédéral de l’intérieur (DFI), et la Feuille de route, qui relève du Département fédéral de justice et police (DFJP).
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Mise au point – Publié le 2 mars 2025
« Il n’y a pas assez de mesures qui sont prises au niveau suisse, de manière globale et tenant compte de tous les acteurs du terrain pour vraiment mettre en place un suivi des violences dès les premiers signes », explique Mathilde Boyer, doctorante au sein du Centre de droit pénal de l’Université de Lausanne, dans le Point J.
Bracelet électronique
Pionnière en matière de lutte contre les féminicides, l’Espagne est souvent citée comme exemple. Le pays a notamment introduit un système de surveillance électronique pour les auteurs de violences conjugales. Depuis la mise en place de ce dispositif en 2009, les féminicides auraient chuté de 30%.
En Suisse, le bracelet électronique existe, mais il n’est pas utilisé pour de la surveillance active. « Il n’y a pas un policier derrière son ordinateur qui va suivre les mouvements de l’auteur et qui va être alerté, contrairement à l’Espagne, où la police va pouvoir voir en tout temps si l’auteur s’approche du périmètre interdit et donc de la victime », souligne Mathilde Boyer.
Une initiative parlementaire en ce sens avait pourtant été acceptée en 2022, mais pour le moment, aucun projet de loi n’a encore vu le jour. Cette « inaction » de la Confédération a d’ailleurs poussé plusieurs cantons à prendre les choses en main et à se doter d’un plan intercantonal visant à déployer le bracelet électronique dynamique. Aujourd’hui, 22 cantons font partie de l’association Electronic Monitoring (EM), qui assure « l’acquisition et l’exploitation uniformes des technologies de surveillance électronique dans toute la Suisse ».
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Un projet-pilote mené dans le canton de Zurich a permis de démontrer qu’un tel dispositif pouvait être efficace, à condition d’avoir un système harmonisé et centralisé. Il est en effet indispensable de pouvoir surveiller les zones interdites au-delà des frontières cantonales afin de permettre une intervention rapide en cas de besoin.
Certaines associations appellent également à ce qu’un bracelet soit posé automatiquement dès la première infraction. Pour le moment, en Suisse, ce dispositif est mis en place uniquement sur demande de la victime, ce qui peut être intimidant.
>> Réécouter l’épisode du Point J « Pourquoi toujours autant de féminicides? » : Le Point J – Publié le 2 septembre 2025 Manque de moyens
Les associations déplorent également un manque de moyens. En décembre 2025, le Conseil national a finalement accepté d’augmenter le budget fédéral alloué aux organisations de lutte contre les violences faites aux femmes d’un million de francs. Mais cela n’est toujours pas suffisant, estime Brava.
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« Les foyers d’accueil sont saturés, certaines régions ne disposent pas d’offres spécialisées adaptées et les structures existantes fonctionnent souvent à la limite de leurs capacités », affirme l’organisation, qui estime que « 500 millions de francs par an seraient nécessaires pour une mise en œuvre complète et conforme aux standards internationaux ».
« Il faut que la Suisse mette les moyens », renchérit Géraldine Marquis, présidente de l’association Mel, qu’elle a baptisée ainsi en souvenir de sa sœur, assassinée par son mari en 2019. « La Confédération donne de l’argent pour l’armement, mais une femme a plus de risque de mourir chez elle que d’avoir une bombe qui lui tombe dessus ».
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Ainsi, à Fribourg, Solidarité femmes Centre LAVI a connu une augmentation de 29% entre 2017 et 2024, les personnes suivies passant de 635 à 822. La maison d’accueil a même vu le nombre de nuitées augmenter de 124% sur la même période. En Valais, les lieux d’accueil et d’hébergement ont connu une augmentation de 29% de personnes hébergées et de 27% de nuitées par rapport à 2023, tandis qu’à Berne, 152 femmes et 161 enfants ont trouvé refuge dans un foyer d’accueil en 2024, ce qui représente 76 personnes de plus que l’année précédente.
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Autre problème relevé, le manque de prise conscience du monde politique en ce qui concerne l’aspect structurel des violences faites aux femmes. La Convention d’Istanbul part en effet du principe que « la nature structurelle de la violence à l’égard des femmes est fondée sur le genre, et que la violence à l’égard des femmes est un des mécanismes sociaux cruciaux par lesquels les femmes sont maintenues dans une position de subordination par rapport aux hommes ».
Il ne s’agit donc pas d’un problème individuel. Pourtant, au niveau politique, « on observe une tendance à attribuer ces crimes à d’autres facteurs », tels que la migration ou les maladies psychiques, souligne Brava.
Cela s’illustre notamment par le fait que le mot « féminicide » n’est toujours pas inscrit dans le Code pénal et donc rarement utilisé dans le débat public. Pour Géraldine Marquis, cette absence de reconnaissance officielle du mot signifie que les autorités « ne s’y intéressent pas ». « Il n’y a pas une réelle envie de lutter contre ces féminicides », lance-t-elle. « Si on n’accepte pas une cause, on ne peut pas la combattre ».
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La reconnaissance du féminicide comme infraction permettrait d’améliorer la collecte de données statistiques et d’analyser le phénomène de manière plus précise, d’éviter l’invisibilisation du phénomène ou encore de refléter juridiquement une réalité spécifique. « Tant que les inégalités structurelles ne seront pas reconnues comme cause profonde, les réponses politiques resteront partielles », déclare Brava. « Nommer le problème est une condition essentielle pour le résoudre ».
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