À 26 ans, Sacha Ferra a, en effet, déjà eu l’occasion de faire ses armes auprès d’humoristes confirmés : Kody, Pablo Andres, Guillermo Guiz, Thomas Wiesel, Gad Elmaleh… Et il ne lui aura pas fallu longtemps pour s’imposer dans la cour des grands du stand-up belge. « C’est un peu symbolique, sourit-il, mais quand je serai au Cirque royal (le 23 avril), PE fera ma première partie alors qu’il y a deux-trois ans, c’est moi qui faisais ses premières parties dans cette même salle. La boucle est bouclée ».

Pierre-Emmanuel, alias PE, l’humour trash mais convivial : « Le public belge est incroyable… quand il connaît l’artiste »

Malgré cette ascension plutôt vertigineuse et les grosses dates qui approchent, Sacha Ferra se montre serein, flegmatique même. Un trait de caractère qu’il assume d’ailleurs sur scène et dont il s’amuse. Dans son spectacle, il se décrit comme ayant le physique d' »un quarantenaire post-dépressif ». « D’emblée, je préviens le public. J’annonce que je suis plutôt mou et calme. Je ne cours pas. Si je fais dix mètres sur scène, c’est beaucoup. Comme ça le public est au courant. Ça le rassure et le met à l’aise. »

Sacha Ferra – Le génie belge - YouTube thumbnailWatchSes grands-parents, une source d’inspiration

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Sacha Ferra n’a pas toujours eu ce côté timide et peu expansif. « C’est très bizarre, confie-t-il, mais, enfant, j’étais hyper extraverti. Je réclamais de l’attention : ‘Écoutez-moi ! Regardez, je suis marrant, j’existe !’. Maintenant que je fais du stand-up, que ça marche et que j’ai l’attention du public quand je suis sur scène, je n’ai plus du tout ce profil extraverti. Ça a disparu. Je préfère être dans mon coin, au calme ».

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Jusqu’à ce que je sois en 4e-5e secondaire, mes grands-parents venaient tous les jours me chercher à l’école. J’étais un peu, beaucoup même, surprotégé. Mais ça a été un cadeau.

Sacha Ferra grandit à Anderlecht. Ses parents vivent séparés − il voit peu son papa et sa maman travaille beaucoup −, alors ce sont ses grands-parents maternels qui s’occupent de lui. « Ma grand-mère était professeure et mon grand-père, chef-cuistot. Elle m’aidait à faire mes devoirs ; il nous préparait à manger. Jusqu’à ce que je sois en 4e-5e secondaire, ils venaient tous les jours me chercher à l’école. J’ai découvert les transports en commun à 16 ans, rit-il. J’étais un peu, beaucoup même, surprotégé. Mais ça a été un cadeau ».

Et l’humour dans tout ça ? « Je me souviens, je devais avoir 7-8 ans. J’étais chez mon père. Il avait prévu une activité, mais il a fait super moche. Donc, il a lancé une vidéo sur la télé d’un spectacle de Gad Elmaleh. » Sacha Ferra l’adore tout de suite. « Je connaissais ses sketchs par cœur, je les refaisais. Ça a été un moteur, mais, à cette époque-là, je ne m’imaginais pas que l’humour pourrait devenir mon métier ».

Du côté de sa maman, « ce sont mes grands-parents qui m’ont inspiré », poursuit-il. « Mon grand-père prenait beaucoup de place, au propre comme au figuré. Ma maman, c’était pareil. Ils parlaient fort, longtemps ; coupaient la parole. Donc, c’était difficile de s’imposer dans cette famille. J’avais un caractère plutôt introverti, mais, à la maison, je suis arrivé à me démarquer en faisant rire les gens. » Par exemple, « j’imitais les amis qu’invitait ma maman ».

Si, aujourd'hui, Sacha Ferra est d'une nature calme, y compris sur scène, enfant, il avait besoin de se faire remarquer en faisant rire les gens.Si, aujourd'hui, Sacha Ferra est d'une nature calme, y compris sur scène, enfant, il avait besoin de se faire remarquer en faisant rire les gens.Si, aujourd’hui, Sacha Ferra est d’une nature calme, y compris sur scène, enfant, il avait besoin de se faire remarquer en faisant rire les gens. ©Bart Decobecq

À l’école, Sacha Ferra ne se montre pas moins discret. Il imite les profs, les élèves, les éducateurs. « Ou bien je balançais une petite remarque au bon moment, ajoute-t-il. Mais il n’y avait jamais rien de méchant ». Lors de voyages scolaires en bus, il s’amuse à prendre le micro. « Je jouais le rôle d’animateur, j’organisais des concours de blagues… » pour le plus grand bonheur des élèves et des professeurs.

Un certain Guillermo Guiz

Ses humanités terminées, Sacha Ferra n’a « aucune idée » du métier qu’il aimerait exercer. Il prend donc une année sabbatique et enchaîne les jobs étudiants : MacDo, magasin de surgelés… Il découvre les collègues, les horaires, les patrons. « Je me suis rendu compte que beaucoup de travailleurs se complaisaient dans ce qu’ils faisaient alors qu’ils n’aimaient pas leur boulot. Ça me rendait fou. Et je me suis dit : ‘Jamais ça !’, raconte-t-il. J’avais 18 ans et toute la vie devant moi. Donc, j’ai décidé que j’allais me battre pour faire ce que j’avais envie de faire ».

L’humour est bien resté dans un coin de sa tête, mais, à l’époque, « hormis le Kings of Comedy Club, le milieu du stand-up était très peu développé ». Un jour, pourtant, assis sur des caisses de surgelés, il découvre, en surfant sur le site du KOCC, le nom d’un certain Guillermo Guiz. « Je tape son nom sur Internet et je tombe sur l’un de ses sketchs à Montreux, où, avec un accent bruxellois, il parle de sa commune, Anderlecht, là où j’ai aussi grandi. Je suis devenu fan : je me voyais en lui. »

Guillermo Guiz - Mon prénom c'est Guy ! - YouTube thumbnailWatchguillement

Je n’avais jamais fait de scène. Je tiens le pied de micro comme si je passais des vitesses. Je tremble. Et j’entends dans la salle trois rires de pitié.

Sacha Ferra décide donc de tenter sa chance et s’inscrit au concours d’humour du KOCC, le Next Prince of Comedy. « Je n’avais jamais fait de scène. On était 32 à concourir, avec un passage de trois à cinq minutes devant un public », se rappelle-t-il. Arrive son tour. « Je tiens le pied de micro comme si je passais des vitesses. Je tremble. C’est un stress que je ne connaissais pas du tout. Et j’entends dans la salle trois rires de pitié. » Pourtant, « en sortant de scène, je vis ce moment comme si j’avais fait l’Olympia ». « Je me souviens d’ailleurs avoir formulé en chuchotant : ‘Ok ! C’est bon. J’ai trouvé ce que je voulais faire dans la vie’. Et depuis, je n’ai jamais lâché. »

Alex Vizorek et Guillermo Guiz: « Nous essayons de faire du Kings le petit épicentre des blagues modernes bruxelloises »« Se créer une image de mec sympa »

Pour tracer sa route et se faire un nom, Sacha Ferra mise non pas sur les réseaux sociaux comme de nombreux humoristes de sa génération − »créer des vidéos n’a jamais été un plan pour me faire connaître », assure-t-il −, mais bien sur sa présence sur scène et sur ses relations avec les organisateurs, le public, etc. « Très vite, je me suis rendu compte qu’en stand-up, le moment où on est sur scène est un prétexte pour connecter avec les gens et se créer des opportunités, explique-t-il. Être bon sur scène est primordial mais, en-dehors de la scène, dans la vraie vie, c’est aussi très important d’être bien vu, de se créer une image de mec sympa, de montrer qu’on veut faire partie de ce milieu. J’ai très vite compris que ça marchait comme ça ».

De fil en aiguille, l’humoriste en herbe enchaîne plateaux d’humour, scènes ouvertes et décroche peu à peu des premières parties, dont celle de Guillermo Guiz. « Un jour, il m’a invité à faire sa première partie dans une salle à l’autre bout de la Belgique, se remémore Sacha Ferra. Je lui ai proposé de faire les trajets avec moi en voiture. J’étais tellement stressé et impressionné qu’à un moment donné − on roulait depuis 20 minutes −, il m’a dit : ‘Excuse-moi, mais pourrais-tu mettre tes phares ?’… » Depuis, une amitié sincère s’est nouée entre eux et, « il y a quatre ans, il m’a proposé d’assurer l’une des premières parties de ses deux dates au Cirque royal, la salle de mes rêves ». « Ça a été l’un des plus beaux jours de ma vie », confie Sacha Ferra.

Avec GuiHome, « tout change »

Au bout de quelques années de stand-up un peu partout en Belgique francophone, Sacha Ferra a accumulé assez de matière pour créer son premier spectacle, Plat pays, ode drôlissime à la Belgique dans laquelle il tente d’expliquer le « génie belge ». L’invention du bitume, la découverte de la transfusion sanguine, la peinture à l’huile… « les Belges ont changé l’histoire de l’Humanité, mais ils ne sont pas au courant », affirme-t-il.

Et de reprendre : « Je ne faisais même pas exprès d’écrire des blagues sur la Belgique. J’écrivais sur ce que j’observais puis je construisais une histoire autour de ça. Après trois, quatre ans de stand-up, je me suis rendu compte que tout ce que j’avais écrit avait un rapport avec la Belgique, de près ou de loin ».

Sacha Ferra – C'est son style - YouTube thumbnailWatch

Une nouvelle rencontre va alors être déterminante dans sa carrière : l’humoriste, chroniqueur et producteur GuiHome. En 2022, alors que GuiHome lance la toute première édition de son festival d’humour Namur is a Joke, Sacha Ferra remporte le concours Joke une fois. « Et là, tout change : GuiHome a proposé de produire mon premier spectacle. » Un an plus tard, le contrat était signé et la tournée, lancée.

GuiHome : « En cinq ans, Namur is a Joke est devenu un festival majeur de la Francophonie mondiale »guillement

GuiHome m’a établi un petit programme de trois vidéos par semaine. Je n’ai rien lâché et, en un an, je suis passé de 4 000 à un peu plus de 50 000 abonnés.

Mais GuiHome est catégorique : enchaîner les scènes et cartonner en plateau, ce n’est pas suffisant pour se faire connaître du public. Sacha Ferra n’a pas le choix : il doit créer des vidéos sur les réseaux sociaux. « GuiHome m’a établi un petit programme de trois vidéos par semaine, à poster à des heures bien précises pendant un an. Je n’ai rien lâché et, en un an, je suis passé de 4 000 à un peu plus de 50 000 abonnés », se félicite-t-il.

La France, un objectif ?

Aujourd’hui en plein envol, vise-t-il la France pour développer et ancrer sa carrière, à l’image d’autres humoristes comme Nicolas Lacroix, Kody, Fanny Ruwet, Florence Mendez, Alex Vizorek… ? « La France n’est pas du tout un objectif. Aller là-bas, y vivre et y terminer ma carrière, ce n’est pas du tout mon truc, assure-t-il, même si, financièrement, ça reste plus intéressant ». Il précise : « Si je ne pouvais faire carrière qu’en Belgique, j’aimerais bien. Mais, pour mon 2e spectacle (en cours d’écriture), il y a une partie de moi qui est tentée d’aller en France, car c’est une opportunité pour jouer davantage, faire de nouvelles rencontres, etc. »

« L’humoriste belge a un côté très rassurant pour les Français »

« Je déteste les gens qui disent : ‘Si tu ne réussis pas en France, tu n’as pas réussi’. Ça me rend fou », soupire-t-il. D’ailleurs, « j’essaie, à ma petite échelle, de faire en sorte que les Belges se rendent compte qu’ils ont des talents ici, en Belgique, à aller voir, avant de soutenir toutes les stars françaises ». Et, promet-il, « si un jour, je remplis des grandes salles en France − je serai très heureux −, je continuerai à taper sur les Français devant les Français pour leur faire comprendre que la Belgique n’est pas que leur parking ».

→ Retrouvez toutes les dates de la tournée de Sacha Ferra sur https://sachaferra.be