Dans « Mon nom est personne », l’écrivain genevois Matthieu Mégevand invente des destins croisés aux noms de plume créés par le grand poète portugais Fernando Pessoa. Une invitation à une exploration fascinante des méandres de la création et de l’identité.

Avec son nouveau roman, Matthieu Mégevand se lance dans une aventure littéraire audacieuse en s’inspirant de l’une des figures les plus énigmatiques de la littérature du XXe siècle: Fernando Pessoa.

Ce poète portugais disparu en 1935 à l’âge de 47 ans est connu, notamment, pour avoir créé des dizaines d’hétéronymes. Des noms de plume qui, à la différence des pseudonymes, deviennent des personnalités fictives à part entière, dotées de noms, mais également de biographies et de styles littéraires distincts. Un jeu d’identités multiples dont on a découvert l’ampleur que bien après la mort du poète.

Créer des vies à partir de fragments poétiques

Matthieu Mégevand explore ce concept dans « Mon nom est personne ». Et loin de se contenter d’évoquer les doubles de papier de Pessoa, il leur imagine des vies, les fait se croiser, dialoguer, douter, créer. Le Genevois se concentre sur les trois hétéronymes principaux du Portugais: Alberto Caeiro, le poète paysan qui aspire à une transparence totale du langage, Ricardo Reis, médecin pétri de culture classique et de stoïcisme, et Alvaro de Campos, personnage exubérant embrassant la modernité.

>> A écouter, l’interview de Matthieu Mégevand à propos de son livre « Mon nom est personne » : Matthieu Mégevand, lʹhomme qui a vu lʹhomme qui a vu lʹhomme / Quartier livre / 57 min. / le 5 avril 2026

Pour reconstituer des existences entières à partir des fragments poétiques laissés par Pessoa, Matthieu Mégevand a pu aussi se baser sur des biographies établies par le Portugais, tout en précisant dans l’émission Quartier livre du 4 avril qu’en vérité « c’est très court, ça tient sur une demi-page pour chacun d’eux. Il y a un prénom, un nom, une date de naissance, souvent une date de mort. Pas tout le temps. Des caractéristiques physiques, les cheveux, la taille, l’éducation reçue, le métier, (…), mais ça se résume à pas grand-chose. »

Une démarche d’une troublante actualité

Depuis « La bonne vie » en 2018, Matthieu Mégevand sonde les affres de la création en retraçant le destin de génies foudroyés, de Mozart à Toulouse-Lautrec: « Une de mes obsessions, c’est la création, le travail créatif, l’acte créateur et donc les créatrices, les créateurs eux-mêmes. »

Mais cette fois-ci, il y a une différence de taille: « Je n’ai pas fait une vie romancée de Fernando Pessoa, j’ai créé des vies à des gens en partant de l’œuvre de Pessoa, ce qui est un renversement, en tout cas pour moi et pour la manière dont j’ai travaillé. » Des vies que l’auteur a conçues comme si ces hétéronymes avaient vraiment vécu: « Je les ai mis dans un dans un monde historique, géographique, culturel, qui est complètement réel et plausible. Tout est d’une plausibilité totale, sauf que ces personnages-là n’existent absolument pas. »

« Mon nom est personne » interroge ainsi notre rapport à l’identité. À l’heure des avatars numériques et des profils multiples sur les réseaux sociaux, la démarche de Pessoa entre en résonnance avec notre quotidien. Et Matthieu Mégevand nous rappelle que si la question du « qui suis-je? » traverse les époques, la création artistique reste l’un des terrains les plus fertiles pour explorer cette énigme fondamentale.

Propos recueillis par Nicolas Julliard

Adaptation web: Andréanne Quartier-la-Tente

Matthieu Mégevand, « Mon nom est personne », Editions Christian Bourgeois, mars 2026.