Pohlsepia mazonensis, que l’on considérait initialement comme la plus ancienne pieuvre connue, ne serait en fait pas une pieuvre mais un parent du nautile, selon une récente étude. Alors que l’identification initiale du spécimen faisait déjà l’objet de débats, les analyses d’imagerie à haute résolution semblent confirmer les doutes en révélant finalement très peu de caractéristiques morphologiques associées aux pieuvres.
Décrite pour la première fois dans les années 2000 à partir d’un fossile minéralisé riche en fer appelé sidérite, P. mazonensis a remis en question notre compréhension de l’évolution des céphalopodes. Elle a en effet été décrite comme la plus ancienne pieuvre connue, dépassant les estimations précédentes de plus de 150 millions d’années. Son ancienneté lui avait même valu un titre dans le Guinness World Records.
Si l’histoire évolutive des pieuvres est longtemps restée incomprise en raison de la rareté des archives fossiles (les tissus mous se fossilisant très difficilement), P. mazonensis semblait être une exception. Découverte à Mazon Creek, dans l’Illinois (États-Unis), la composition de la roche dans laquelle elle a été fossilisée l’a apparemment exceptionnellement bien conservée.
Sa première description indiquait qu’il s’agissait d’une pieuvre cirrate, un groupe de pieuvres vivant encore aujourd’hui dans les profondeurs océaniques. Leur mode de vie en eaux profondes expliquerait l’absence de caractéristiques morphologiques habituelles des pieuvres telles que la poche à encre et la radula, qui sont également absentes chez P. mazonensis. Les chercheurs qui l’avaient décrite n’auraient également détecté aucune trace de coquille externe, ce qui écarterait les ammonites et les bélemnites.
Une identification contestée dès le début
D’autres chercheurs ont cependant exprimé leur scepticisme, suggérant que l’absence de ces caractéristiques clés s’expliquait par le fait qu’il ne s’agissait tout simplement pas d’une pieuvre. De plus, « c’est un fossile très difficile à interpréter. À première vue, il ressemble à une sorte de bouillie blanche », explique Thomas Clements, zoologiste à l’université de Reading, à l’Associated Press.
« Si vous êtes un chercheur spécialiste des céphalopodes et que vous vous intéressez à tout ce qui concerne les pieuvres, vous constaterez qu’à première vue, elle ressemble beaucoup à une pieuvre des profondeurs », a-t-il ajouté.
Clements et ses collègues apportent des preuves supplémentaires renforçant l’hypothèse selon laquelle P. mazonensis ne serait pas une pieuvre, dans une étude publiée récemment dans la revue Proceedings of the Royal Society B. « Il y a 25 ans, les scientifiques ont identifié Pohlsepia comme une pieuvre. Aujourd’hui, grâce aux techniques modernes permettant d’examiner la roche en profondeur, nous avons enfin résolu l’énigme », explique le chercheur sur le blog du Musée d’histoire naturelle de Londres.
Des analyses de pointe qui rebattent les cartes
L’équipe de Clements a analysé le fossile en utilisant la microscopie électronique à balayage, la microtomographie à rayons X et un synchrotron, une sorte de mini-accélérateur de particules produisant des rayons X intenses. « Ces méthodes nous ont permis, pour la première fois, de sonder l’intérieur du fossile et de déterminer de quel animal il s’agit réellement », explique Imran Rahman, chercheur au Musée d’histoire naturelle de Londres et co-auteur de l’étude.
Les analyses ont révélé que P. mazonensis est dépourvu de siphon et n’avait pas huit bras, qui sont habituellement les caractéristiques les plus élémentaires d’une pieuvre. Elle possède en revanche onze tentacules, ainsi qu’une radula, une structure spécifique aux mollusques, servant à broyer la nourriture.
Voir aussi

Fossiles et anatomie des tissus mous de Pohlsepia mazonensis et de cf. Paleocadmus sp. (a) Pohlsepia mazonensis PE51727a (partie). (b) Pohlsepia mazonensis PE51727b (contrepartie). (c) Anatomie présumée de Pohlsepia mazonensis (PE51727a). (d) cf. Paleocadmus sp . (PE29383). (e) cf. Paleocadmus sp . (PE32522). (f) cf. Paleocadmus sp. (PE88991). © Clements et al.
Cette radula présentait de fortes similitudes avec celle de Paleocadmus pohli, un nautiloïde fossile également découvert à Mazon, suggérant que l’espèce est davantage apparentée aux nautiles qu’aux pieuvres. « On ne trouve généralement que les parties dures des nautiloïdes dans les archives fossiles ; cette découverte apporte donc de nouveaux détails sur l’organisation corporelle de ces animaux », explique Imran.
Ces résultats remettent également en question notre compréhension de l’arbre phylogénétique des pieuvres, en suggérant notamment qu’elles ont divergé des calmars et de leurs autres proches parents plus de 100 millions d’années plus tard. Les pieuvres auraient ainsi probablement évolué au cours du Jurassique, à l’époque où les dinosaures parcouraient la Terre.
Bien qu’il ne s’agisse finalement pas d’une pieuvre, le fossile de P. mazonensis n’en demeure pas moins important car il présenterait désormais le plus ancien tissu mou préservé de nautiloïdes, battant le précédent record d’environ 220 millions d’années.
« Nous possédons désormais les plus anciens vestiges de tissus mous de nautiloïdes jamais découverts, et une image beaucoup plus précise de l’apparition des pieuvres sur Terre. Parfois, le réexamen de fossiles controversés à l’aide de nouvelles techniques révèle de minuscules indices qui mènent à des découvertes passionnantes », conclut Clements dans le blog du Musée d’histoire naturelle de Londres.
Source : Proceedings of the Royal Society B.