Mon environnement feutré existe. Il n’est d’ailleurs pas fait de feutre, mais plutôt de velours, de coton et de lin. Au coin de la cheminée, des peaux de mouton retournées, des tapis et des coussins à perte de vue. J’ai une quantité industrielle de coussins –  des larges, des ronds, des carrés, des moelleux, des plus fermes. Mon lit longe une fenêtre depuis laquelle on peut contempler la lune et les orages. Il s’agit d’un lit anormalement élevé sur lequel j’ai superposé plusieurs matelas.

Il m’arrive parfois, juste avant de rejoindre ma couette et mes oreillers tout là-haut, d’insérer un petit pois cru sous le matelas inférieur. Le lendemain, quand je me réveille, je suis couverte d’hématomes. Mon corps est bleu de partout, comme dans ce conte d’Andersen, La Princesse au petit pois.

La prison, c’est Hilde, ma marraine adoptive, qui m’en a parlé en premier. Je devais avoir 6 ou 7 ans. Son chalet se trouvait juste au-dessus de celui de ma famille et comme elle avait des chats, je passais mes journées chez elle. Elle et son mari étaient suisses allemands et lorsqu’ils se sont installés à Genève à la fin des années 1960, Hilde est devenue femme au foyer. Elle a éduqué ses deux filles, s’est occupée du jardin, des lessives et de son mari qui travaillait dans la finance.

Le jour de ses 50 ans, elle a réalisé qu’elle n’en pouvait plus de cette vie qu’elle avait passée à plier des serviettes et à couper des poireaux en rondelles. Elle le lui a d’ailleurs dit, à son mari, qu’à partir de maintenant, ses repas et son repassage, il pouvait se les ranger où je pense. Raccrochant son tablier de cuisine, elle s’est inscrite à l’université, a repris le piano et s’est engagée dans une association de visiteurs et de visiteuses de personnes en détention.

Les princes charmants

Le soir, lorsqu’elle me mettait au lit, au lieu de me lire des contes d’Andersen, comme elle aurait dû, elle me partageait les destins brisés des détenus qu’elle avait rencontrés en prison. Il y avait, je me souviens, celui d’une jeune Africaine qui avait des enfants à nourrir et qui, pour gagner un peu d’argent, avait accepté de faire la mule. Elle avait avalé plusieurs sachets de cocaïne sur un ventre vide en vue de les récupérer par la suite dans les toilettes. En arrivant à l’aéroport de Genève, elle s’était faite arrêter et placer à Champ-Dollon.

Ce soir-là, Hilde a longuement insisté sur les dangers d’avaler de la drogue en sachets et sur comment la moindre fuite pouvait engendrer la mort. J’ai d’ailleurs dû lui promettre que jamais je n’accepterais d’avaler des sachets de drogue.

Même si tu es amoureuse, tu refuses, d’accord?

Oui, même si je suis amoureuse, je refuse.

Et même si c’est un prince charmant qui te le demande, tu dis non, d’accord?

Oui, même si c’est un prince charmant qui me le demande, je dis non.

Juste avant d’éteindre la lumière, Hilde m’a confié qu’il existait une chose plus dangereuse et redoutable que d’avaler des sachets de drogues sur un ventre vide.

Aujourd’hui, Hilde n’est plus. Elle est morte avant que je puisse l’interroger sur ce qu’elle entendait par là. Quels princes charmants? Ça existe, ces trucs?

Ces adultes qui traversent votre chambre d’enfant pour venir vous raconter des histoires au coin de votre lit se rendent rarement compte de l’impact de leurs mots. Et puis nous, lorsqu’on est petit, on ne sait pas ce qui se trame dans la tête de ces grandes personnes, où ils en sont avec leurs hormones, leurs regrets, leurs rêves.

Genève, erreur fatale

Plus tard, lorsque je suis partie étudier aux États-Unis, j’ai travaillé comme tutrice d’allemand bénévole dans une prison haute sécurité pour hommes, située dans l’État de New York. C’est à travers cette expérience, très marquante, que j’ai fait la connaissance de Wesley Caines, un détenu afro-américain qui a passé 24 ans dans une cage pour n’avoir strictement rien fait. Si le temps et l’espace me le permettent, je vous raconterai son histoire un peu plus tard. C’est notamment lui qui m’a fait prendre conscience des enjeux qui se glissaient entre les détenus et leurs visiteurs bienveillants.

Au début des années 20 du 21e siècle, j’ai commis l’erreur fatale de rentrer à Genève. Je dis fatale parce que j’avais réussi, sur le tard, vers mes 30 ans, à m’en échapper, croyais-je, pour de bon. Puis, suite au Covid et à quelques mauvaises décisions, je suis rentrée au box comme un cheval. Ne sachant plus comment m’extirper de cette ville hantée par l’austérité de son passé, ayant rapidement atteint ce stade de suffocation mentale où l’on cherche désespérément des astuces pour s’oublier soi-même, je me suis mise en quête de missions.

Avec les années, je suis arrivée à la conclusion qu’il est souvent plus efficace de s’investir dans des causes qui ne nous concernent pas directement que de tenter de réparer celles qui sont liées à nos propres maux. C’est ce qu’on appelle, je crois, la thérapie par le militantisme ou encore, à un niveau plus micro, la codépendance.

Bref, en rentrant à Genève dans les années 20 du 21e siècle, je me suis affiliée à une association qui milite pour les droits humains en effectuant des visites dans divers lieux de détention en Suisse romande. L’un des objectifs de cette association, à mes yeux remarquable et qui ne peut s’épanouir que dans une démocratie, est de veiller à ce que la dignité et les droits fondamentaux des personnes détenues soient bien respectés.

Eau potable et air libre

Parmi ces droits figurent, à titre d’exemple, celui d’être représenté par un avocat, d’accéder à des soins qui devraient en principe être équivalents à ceux du monde libre, le droit de communiquer avec l’extérieur, de recevoir des visites, de sortir à l’air libre au moins une heure par jour, de manger convenablement, d’avoir accès à de l’eau potable, à une literie propre et j’en passe. Ces droits découlent de plusieurs sources, textes et chartes, dont celle de la Convention européenne des droits de l’homme, des Règles pénitentiaires du Conseil de l’Europe, des Règles Nelson Mandela des Nations unies ainsi que du droit suisse relatif à l’exécution des peines.

Certains détenus sont très au courant de leurs droits, d’autres pas du tout. Et c’est justement par le biais de cette organisation qui agit comme une sorte d’organe de surveillance indépendant que les conditions de certaines personnes en privation de liberté peuvent être améliorées, ou du moins entendues, voire tout simplement exprimées. Il arrive aussi, c’est rare mais ça arrive, que cette association parvienne à visibiliser des problématiques et, ce faisant, à changer le fonctionnement ou les conditions d’un établissement donné.

Les premières visites que j’ai effectuées pour cette organisation se sont déroulées dans une bâtisse rose saumon, planquée derrière le complexe carcéral de Champ-Dollon. Je dis planquée parce qu’en vous baladant autour de l’enceinte de Champ-Dollon, qui abrite aussi les établissements pénitentiaires de la Brenaz et de Curabilis, vous ne soupçonnez pas nécessairement que tout au fond, bien après les parkings ouverts, débordant sur un champ agricole de la commune de Presinge, se dresse, en dehors des murs de l’enceinte de la prison, comme à l’écart du reste, ce bâtiment administratif qui s’appelle Favra.

Histoire typique, donc sans espoir

Les détenus de Favra sont des étrangers ou des requérants d’asile déboutés en attente d’expulsion. C’est ici, dans cette bâtisse de 20 lits aux allures de cage à poules, que le rêve de nombreux migrants arrivés en Europe par la mer prend fin. Certains sortent tout droit de prison, d’autres n’ont jamais eu affaire à la justice. On y trouve le plus souvent des jeunes hommes, entre 18 et 30 ans, dont une petite majorité vient d’Afrique du Nord. C’est ici qu’ils attendent, dans l’angoisse, que leur tour advienne. Qu’on vienne les chercher, qu’on les déplace et, qu’avec des degrés de contrainte plus ou moins intenses, on les catapulte physiquement hors de nos frontières.

Amin (le prénom est modifié, comme tous ceux de cet article) est le premier détenu avec lequel je m’entretiens. Un jeune homme aux traits enfantins, une présence presque invisible. Il parle tout doucement et il donne cette impression qu’il pourrait s’envoler avec le moindre coup de vent. Son histoire, réaliserai-je plus tard, est typique et par conséquent sans espoir.

Né au Maroc dans les années 2000, Amin arrive illégalement en Espagne avec ses parents qui s’installent par la suite en Italie. Il intègre l’école publique jusqu’au jour de ses 18 ans, où il perd la protection attachée à la minorité. Contraint de quitter l’Italie, il retourne en Espagne, puis débarque en Suisse où il travaille un temps et au noir dans un kebab. À 19 ans, toujours dénué de papiers et vivant dans la rue, il sollicite une organisation vaudoise d’aide aux migrants. Cette dernière lui obtient une inscription pour suivre une formation de mécanicien et, du même coup, un accès à des soins médicaux.

Présentant une santé mentale fragile, il est placé dans une institution psychiatrique pour plusieurs semaines et mis sous antidépresseurs. Notons ici que le droit à la santé des personnes en privation de liberté – cela vaut aussi pour les sans-papiers en instance de renvoi – peut servir, suivant les cas, de levier pour retarder l’échéance du départ. S’il est prouvé par exemple que le pays d’origine du requérant n’est pas en mesure de fournir les mêmes soins médicaux que chez nous, l’obtention d’une dérogation peut être envisagée.

La mécanique Dublin

Suite à son séjour psychiatrique, Amin se retrouve de nouveau à la rue, où il enchaîne une situation précaire après l’autre. Ses nuits, il les passe à l’abri d’Echallens. Un matin de novembre 2024, six policiers débarquent. Ils réveillent Amin, le menottent et l’emmènent à Favra. Il affirme n’avoir jusque là jamais eu affaire à la police. Amin souhaite rester en Suisse afin de pouvoir poursuivre sa formation de mécanicien à Yverdon. Le Maroc, cela fait des années qu’il n’y est pas retourné et sa famille vit en Italie.

Mon collègue, plus expérimenté, prend le relais. Il l’interroge pour savoir s’il est «dubliné», c’est-à-dire s’il fait l’objet d’une procédure en vertu des accords de Dublin. Ceux-ci prévoient que la responsabilité d’une demande d’asile incombe au premier État européen dans lequel le demandeur d’asile a débarqué, légalement ou (le plus souvent) non. Il s’agit de comprendre dans quel pays les empreintes d’Amin ont été enregistrées pour la première fois et s’il a déjà fait l’objet d’une procédure de renvoi.

Depuis 2003, les pays de l’espace Schengen, dont fait partie la Suisse, partagent une base de données commune, Eurodac, où sont consignées les empreintes digitales des personnes sans papiers interceptées sur leur territoire. Un des objectifs de ces accords est d’éviter qu’un même individu dépose plusieurs demandes d’asile dans différents pays. Le pays récepteur, celui qui détient les premières empreintes du corps étranger, devient, en l’absence de liens familiaux établis ou de titre de séjour obtenu dans un autre État, responsable de la demande d’asile.

Avant de catapulter un individu hors du sol européen, il convient donc de le restituer en amont à son État-récepteur. Une manière de se renvoyer les responsabilités et d’alourdir ce dispositif de lois, de règlements et de procédures qui institutionnalise le tri des corps qui ont échoué en Europe.

Populations excédentaires

Avant les grandes traversées méditerranéennes, les frontières européennes absorbaient surtout des flux venant de l’Est. Depuis 2015, c’est le Sud qui déborde. L’Italie et la Grèce ne pouvant assumer seules ce que le philosophe camerounais Achille Mbembe qualifie «d’excédents de populations», sorte de déchets humains dont nous ne savons que faire ni où les stocker, il a fallu inventer des solutions. Parmi elles, des pactes conclus avec des pays comme la Tunisie, le Maroc ou la Turquie, chargés, en échange de plusieurs centaines de millions d’euros, de renforcer l’étanchéité de leurs frontières.

Les personnes en route vers l’Europe se retrouvent ainsi bloquées et retenues dans des zones parfois désertiques où, échappant à toute visibilité médiatique, elles périssent et se décomposent en silence.

Comme d’autres que je rencontrerai par la suite, Amin fait partie de ceux qui ont réussi à atteindre le flanc de l’Europe. De ce fait, même si cette Europe ne veut pas de lui, il existe. Il est physiquement détenu à Favra, son nom et son dossier sont imbriqués dans un dispositif bureaucratique aux ramifications certes complexes, mais où subsiste malgré tout cette maigre lueur d’espoir qu’un jour — un jour, peut-être —, après avoir été ballotté d’un État Schengen à un autre, une porte s’ouvrira.

Alors la mère-Europe le reconnaîtra, lui assignera une place, et Amin pourra enfin se projeter autrement que comme une masse excédentaire dont on cherche à se défaire. En attendant, Amin habite dans une cage à poules rose saumon derrière Champ-Dollon.