Par

Christophe Jacquet

Publié le

19 avr. 2026 à 8h52

Pourquoi, alors qu’elle a déjà eu, comme jeune artiste, son lot de précarité, Virginie Bigot se dit « chanceuse » à Caen (Calvados) ? « Oui, j’ai déjà beaucoup de chance dans mon parcours », avoue la peintre et dessinatrice de 26 ans, sortie de l’École supérieure d’arts et médias (Ésam) de Caen-Cherbourg en 2023. « Ce n’est pas facile d’avoir des résidences, des ateliers », des lieux où travailler, dans l’agglo de Caen comme ailleurs.

Le réseau de l’Ésam Caen-Cherbourg

Sa dernière opportunité en date ? Avoir croisé la route du Collectif 73. Depuis cinq ans, ce groupe tournant de sept artistes « maximum », tous issus de l’Ésam, occupe un local resté « longtemps vacant » à l’une des extrémités de la rue des Boutiques, dans le quartier de la Folie-Couvrechef au nord de la ville. Virginie Bigot en est « la dernière arrivée », il y a six mois.

Entre anciens de l’Ésam – les Beaux-Arts locaux -, « on se connaissait de vue », explique-t-elle à Liberté Actu.fr. Son amie Salomé Lapleau, autrice du logo du collectif, accroché en face du gymnase où évolue le Caen Nord Basket, y « est revenue un peu avant moi », « elle m’a prêté son atelier durant l’été dernier ».

Puis, Virginie a pris la place de la photographe Morgane Knipper. Avec deux pans de mur en guise d’atelier, au sein de l’espace de vie commun, pourvu d’un canapé et d’un râtelier en bois de palette fait maison. C’est là qu’elle a exécuté les toiles et dessins qui composent son expo personnelle du moment, Partir des murs, visible depuis la rue dans la « Vitrine », la « bulle » lumineuse offerte à un artiste différent par mois.

Les personnages prêts à disparaître de Virginie Bigot à Caen

Avant Stoyan, l’un de ses complices du Collectif 73, prévu en mai, Virginie Bigot occupe la « Vitrine » du local rue des Boutiques avec son exposition Partir des murs, jusqu’au vendredi 24 avril 2026 à Caen.

Elle qui « pense rarement ses toiles pour des espaces », a tout de même composé un tableau plus vertical et étroit qu’ordinaire, sur ce pan de mur coincé entre une porte et la devanture sur la rue. En tout, la peintre livre neuf toiles, créées sans châssis, et trois pages de dessin. En jouant un peu moins sur la variété des petits et grands formats qu’avant, comme, par exemple, lors de sa résidence de trois mois à l’Artothèque de Caen l’an dernier.

Signe que sa peinture évolue encore, et se concentre, avec une palette « plus douce », moins tranchée, sur « un sujet qui me touche » : « l’anonymisation des villes », avec des personnages « pris dans leurs pensées », comme prêts à disparaître, sans trop « d’éléments qui permettent de les identifier ». Pour elle, c’est « finalement une vision du quotidien qui nous entoure, de la vie courante ». Et une affirmation délicate des partis pris de sa peinture figurative.

« Les choses se sont adoucies » dans sa peinture

Le Collectif 73, c’est, pour elle, « un peu comme une coloc’ qui se passe très bien ». Après ses cinq années d’étude à l’Ésam – dont une en Erasmus en Italie -, se retrouver seule a été « difficile ». Alors, elle a travaillé « plusieurs fois dans des ateliers collectifs, des tiers lieux ».

Le plus mémorable, avant son retour à Caen ? Une résidence d’un an au DOC à Paris, « un espace de production artistique » en haut de Belleville où elle a « partagé un atelier avec trois autres artistes, dont une de Caen ». Elle se souvient : « C’était énorme, foisonnant », mais la vie à Paris, du fait des prix, était « très précaire ».

Ce qu’elle aime dans la formule du collectif, c’est « la stimulation intellectuelle », le soutien tant moral que matériel entre artistes, « le partage des savoirs », la possibilité de « monter des projets solos et à plusieurs ».

Caen - Virginie Bigot - diptyque (Gravois, diptyque, huile sur toile, 98x80 cm, 2026)
Parmi les 9 toiles exposées jusqu’au vendredi 24 avril 2026 inclus à Caen, ce diptyque (gravois, huile sur toile, 98×80 cm, 2026). ©Virginie Bigot

L’exposition en cours rue des Boutiques en est le produit direct. Avec ses trois pages de crayonné punaisées, montées comme des planches de BD, d’après les contraintes fixées par le Collectif 73, avec ses toiles aux tons « beaucoup plus ocres » et boisés, où « les choses se sont adoucies » selon elle. « Il y a plus de transitions » entre les différentes surfaces du tableau, pour cette adepte du jeu avec les lignes, les matières contrastées.

La peinture, « matière à plaisir et à penser »

Virginie Bigot a adopté la peinture à l’huile à l’Ésam. Vite « devenue un sujet de recherche immense », elle lui a donné « matière à plaisir et à penser », elle l’a « ouverte au monde ».

Avant même l’arrivée, décisive pour pléthore d’étudiants, d’Apolonia Sokol, punk star de l’art contemporain, des profs de l’Ésam l’ont « bien accompagnée sur les théories, les rapports entre cinéma, littérature et peinture ». Avec les drapés et intérieurs géométriques comme motifs favoris, avec des personnages « qui nous ignorent » quand on regarde ses tableaux, Virginie Bigot fond un certain classicisme dans des images actuelles. « Je regardais beaucoup des peintres danois, comme Vilhelm Hammershøi, à l’Ésam » pour leurs espaces intérieurs « percés » de solitude, de mystère.

L’impact des profs sur son parcours d’artiste

La peinture s’est trouvée en accord avec son rythme à elle. « J’aime sa temporalité extrêmement lente », qui contraste avec « ces flux d’images qui nous dépassent ». La technique, « je l’ai apprise toute seule : les mélanges, les dosages, la palette qu’on construit au fil du temps ».

Pas une mince affaire pour elle qui vient du dessin. « J’ai une mère artiste » en Seine-et-Marne, tour à tour peintre abstraite, photographe, prof. « J’étais tout le temps dans ses jambes, je dessinais énormément. »

C’est au lycée qu’elle ose lui emboîter le pas. « Des enseignants m’ont poussée à m’inscrire en classe prépa [lycée Pablo Picasso à Fontenay-sous-Bois] et ça s’est enclenché. » Jusqu’à l’Ésam, jusqu’à Caen, désormais son port d’attache où elle trouve « beaucoup de solidarité ».

Pratique. Exposition Partir des murs jusqu’au vendredi 24 avril, au Collectif 73, au 73, rue des Boutiques, à Caen (Calvados). Entrée libre sur rendez-vous via [email protected]. Sur Instagram.

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